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La stigmatisation des Touaregs du Mali, obstacle aux accords de paix
Publié le mardi 9 fevrier 2016  |  CIPADH
Cérémonie
© aBamako.com par A.S
Cérémonie de signature de l`accord de paix d`Alger.
Bamako, le 15 mai 2015 au CICB. Le Gouvernement malien et les groupes rebelles du nord ont procédé en présence de nombreux chefs d`Etats africains et de la médiation internationale à la signature du document de paix issu du processus d`Alger.




Depuis juin 2015, la rébellion touarègue a ratifié les accords de paix avec le gouvernement malien qui ont été négociés sous médiation algérienne. Depuis son indépendance en 1960, le Mali n’avait jamais réussi à entériner un processus de décentralisation politique à la faveur du Nord-Mali et des populations touarègues. En dépit des premiers pas fragiles d’une reconstruction tant matérielle que sociétale du Nord-Mali, les préjugés en traitrise demeurent à l’encontre des Touaregs, instiguant violences et discriminations.
Dans un contexte sécuritaire qui demeure tendu, tant au niveau du sous-continent suite aux attentats terroristes perpétrés à Ouagadougou[1] qu’au niveau national après les attaques de Bamako et en province, la situation de la restauration d’une cohésion nationale reste fébrile. Al Qaeda au Maghreb Islamique vient de revendiquer une attaque meurtrière le 5 février 2016 contre l’Hôtel La Palmeraie de Tombouctou abritant les forces nigérianes de la MINUSMA. Dans cette atmosphère de peur, la réconciliation du peuple malien est un projet politique balbutiant agrégeant les rancœurs sociétales et les préjugés accumulés sur plus de cinquante ans d’inaction politique. Depuis l’indépendance en 1960, la classe politique malienne n’a jamais réussi à régler en bonne entente la décentralisation des pouvoirs et l’inclusion politique et socioéconomique des habitants du Nord-Mali, dont les Touaregs.
Une méfiance sociétale persistante envers les ressortissants Touaregs
La population malienne d’origine touarègue demeure stigmatisée après son timide retour au Mali. Les maliens touarègues avaient fui le pays par crainte des représailles d’une population majoritaire ayant développé un ressenti vivace à l’encontre de la rébellion menée par le Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA) pour l’indépendance de cette région du Nord-Mali en 2012. Le Washington Post rapporte le cas de Fadimata Ghaicha Walet Ibrahim, une réfugiée touarègue de 60 ans retournant d’un camp mauritanien pour Tombouctou, sa ville d’origine[4]. Mme. Ibrahim explique que sa famille et elle-même sont exclues par le reste de la population. « La population noire, quand ils voient des militaires autour, ils se rassemblent pour nous attaquer. Une femme qui venait du centre de la ville a pratiquement été lynchée par ce groupe… Elle a été sauvée seulement par la grâce de Dieu ».
Elle ajoute que « les soldats leur ont demandé [aux badauds noirs] de mettre le feu aux cases ». En effet, il y a quelques jours, la fureur populaire s’est abattue sur plusieurs familles touarègues de la ville dont les habitations ont été brûlées. L’hebdomadaire Jeune Afrique explique qu’une embuscade dans les faubourgs de Tombouctou, impliquant le décès d’un soldat malien, a servi de prétexte à des jeunes du quartier pour incendier les maisons de familles touarègues. Au-delà de cette affaire, les émeutiers soupçonnent usuellement les Touaregs d’abriter des rebelles séparatistes. De facto, un sentiment de suspicion persiste entre les « Maliens du Sud » et leurs compatriotes Touaregs du Nord. Nombre de citoyens maliens ne pardonnent pas à certains Touaregs d’avoir souhaité démembrer le pays en menant une révolte armée contre Bamako.
Le lent renouveau d’une Tombouctou post-occupée
Cependant, la ville de Tombouctou est entrée dans une nouvelle ère de pansement de ses plaies. Premiers symboles de la ville, dont la destruction avait déclenché l’ire des amoureux de la culture dans le monde, les mausolées de saints musulmans ont retrouvé leur gloire originelle début février 2016. Sane Chirfi, représentant de la famille responsable du mausolée Alpha Moya, se réjouit de cet accomplissement permettant à la « ville aux 333 saints » de restaurer son aura culturelle et religieuse. « Les mausolées sont des symboles de rassemblement, parce que parmi les saints de Tombouctou, il y a des saints de toutes les ethnies » veut-il croire.
Les habitants de cette ville symbole ont particulièrement souffert de l’occupation des rebelles islamistes jusqu’à la libération en janvier 2013 par l’opération militaire française « Serval » déclenchée par le président François Hollande[7]. Aujourd’hui, les habitants qui avaient fui la ville reviennent progressivement. L’enjeu de la réconciliation populaire est essentiel pour Tombouctou dont la population est historiquement diverse en cette ancienne étape commerçante du Sahara. Dès lors, entre le 28 et le 30 janvier 2016 la ville a accueilli des « Journées de concertation » visant à organiser la décentralisation des compétences étatiques vers le Nord-Mali, une promesse des accords d’Alger. Le Président du Conseil Régional, Mohammed Cissé Ibrahim, explique que ces rencontres ambitionnent de « formuler des recommandations pour permettre un retour à la stabilité dans la région, à travers le renforcement des institutions de l’Etat ».
La volonté de normalisation de la rébellion Touarègue dans la société malienne
Or l’application d’un tel projet politique implique la cessation des menaces sécuritaires sur les régions du Nord du pays. La signature le 20 juin 2015 d’un accord de paix entre le régime malien et la Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA), représentant une partie de la rébellion touarègue, laisse espérer la concrétisation d’un processus de paix effectif. Une signature qui était annoncée par l’éditorialiste Souleymane Drabo à l’Agence France Presse comme « un pas nécessaire et très attendu parce que ça va permettre de clarifier la situation sur le terrain ».
Ces accords inclusifs prévoient l’intégration de représentants Touaregs au gouvernement malien ainsi que dans l’administration et surtout la dilution des forces rebelles touarègues dans l’armée, la gendarmerie et les forces de police maliennes. La fragilité de ces accords tient dans l’incontournable renforcement des capacités institutionnelles et de la présence étatique en Nord-Mali. Selon les médias maliens, le président Ibrahim Boubacar Keïta envisage pour se conformer aux accords d’Alger un remaniement ministériel en mars 2016 permettant l’entrée en fonction de Touaregs à l’exécutif du pays.
La volonté de normalisation de la rébellion touarègue au sein de la nation malienne a eu pour effet d’isoler les militants indépendantistes Touaregs du Nord-Mali. Précédemment alliés de circonstance aux mouvements islamistes d’Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI), du Mouvement pour l’Unité et le Djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) ou encore d’Ansar Dine pour regagner le contrôle du Nord du pays, le MNLA et la CMA sont depuis juin 2015 la cible des djihadistes. A la fin décembre 2015, dix rebelles Touaregs auraient ainsi trouvé la mort dans des escarmouches et autres embuscades avec les islamistes à la frontière algérienne. La rébellion touarègue semble pourtant persévérer dans son souhait de respecter les accords de paix d’Alger. Suivant une volonté d’apaiser les tensions qui affligent le Nord du pays et ses habitants, la CMA a engagé des pourparlers de paix avec des groupes armés loyalistes se concluant par un accord de paix signé dans la ville d’Anéfis en octobre 2015.
De fait, un regain d’instabilité sécuritaire n’a pas empêché les rebelles Touaregs de rétablir la paix dans la ville de Kidal en février 2016. Un communiqué conjoint scelle cette entente avec le groupuscule armé pro-Bamako de la Gatia qui tentait de s’imposer sur la ville de Kidal sous mainmise du MNLA. Radio France Internationale confirme que le 6 février 2016, les deux mouvements se sont engagés à mettre en place une gestion commune des affaires locales[14]. Le porte-parole de la Gatia, Ag Loudag Dag, s’inscrit dans une volonté constructive en déclarant : « Nous voulons aller plus loin dans le processus de paix. C’est pourquoi nous avons mis sur pied plusieurs commissions de travail pour aller de l’avant. Et nous allons bien sûr participer à la structure qui va gérer la ville pour une période transitoire ».
Au-delà d’un leadership politique volontaire, cet élan doit se concrétiser par une inclusion des anciens rebelles dans les forces de sécurité maliennes et par un pluralisme des fonctionnaires et représentants de l’Etat malien. De plus, l’armée malienne doit dépasser les rancunes des exactions commises par le MNLA à son encontre en garantissant la sécurité de tous les maliens, y compris les Touaregs, si elle souhaite restaurer sa crédibilité comme une institution de protection nationale. Le chemin le plus ardu en revient au peuple malien qui doit retrouver le chemin du dialogue intercommunautaire et de la compréhension mutuelle pour éviter les discriminations envers les maliens d’origine touarègue.
Jean-Baptiste Allegrini – Assistant de recherche au CIPADH.
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