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"Au Mali, il est plus difficile de construire la paix que de gagner la guerre"
Publié le mardi 5 fevrier 2013  |  L’Express




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Trois jours après la visite de François Hollande au Mali, le ministre malien des Affaires étrangères, Tiéman Coulibaly, nous livre son diagnostic sur la crise qui a conduit à l'intervention française pour chasser les groupes islamistes armées du nord du pays. Quelques doutes, et beaucoup d'espérance.

Quoi de plus logique en ces temps tumultueux? Chef de la diplomatie malienne, Tiéman Coulibaly a... un agenda de ministre. Y compris lorsqu'il fait escale à Paris. Hier après-midi, au terme d'une séance de travail avec les experts de la Délégation aux affaires stratégiques de la Défense, il a ainsi filé Gare du Nord. Cap sur Bruxelles, théâtre ce mardi d'une réunion du Groupe de soutien au Mali, censé baliser "le jour d'après" et les mois qui suivront ; en clair, oeuvrer au retour à la stabilité d'un pays meurtri. C'est donc dans la berline qui l'achemine d'un immeuble discret de la place Saint-Thomas-d'Aquin au port d'attache des Thalys qu'il a accordé à L'Express l'entretien qui suit.

Par la voix de votre homologue Laurent Fabius, Paris annonce un retrait prochain des troupes françaises déployées au Mali. Est-il exact que Bamako souhaite au contraire leur maintien à moyen, voire à long terme?

Rappelons les objectifs de cette intervention française. Il s'agissait pour nous d'appeler un pays ami au secours afin de sauver notre République. La communauté internationale a pu alors se rendre compte des dangers qui guettaient le Mali et, au-delà, la sous-région ouest-africaine. Nous étions confrontés à des bandits terroristes, narcotrafiquants lourdement équipés, une véritable armée du Mal. La France a stoppé la progression de ces narco-djihadistes; nous avons commencé, Maliens et Français, à les repousser ensemble, ce qui a permis de hâter le déploiement des troupes de la Misma [force interafricaine].

La France va continuer à nous assister afin d'aider au rétablissement de notre souveraineté et de l'autorité de l'Etat. Au-delà des opérations en cours, nous souhaitons renforcer notre coopération militaire avec Paris. C'est un choix politique. Car la France a répondu efficacement, massivement quand on l'a appelé. Et ça, les Maliens ne l'oublieront jamais. Il est vrai, comme le président François Hollande, que votre pays n'a pas vocation à rester au Mali. Un moment viendra où, le déploiement de la Misma étant devenu effectif, il faudra que nous prenions le relais.

Quand l'armée malienne, dont on connaît l'état de délabrement, redeviendra-t-elle un acteur significatif de la souveraineté nationale malienne?

Les difficultés de l'armée malienne s'apparentent à celles de nos écoles ou de notre système de santé

Chacun sait que nos pays ont des problèmes de gouvernance. Les difficultés de l'armée malienne s'apparentent à celles de nos écoles ou de notre système de santé. Tout cela constitue un ensemble de défis qui s'imposent à nos Etats. La mission d'entraînement de l'Union européenne va bientôt arriver à Bamako [le lancement de l'opération est prévu le 12 février] et contribuera à remettre notre armée à niveau, à remonter ses capacités opérationnelles. Elle va aussi entreprendre des formations relatives à la dimension éthique, du respect des droits de l'Homme à la définition stricte des règles d'engagement. En somme, il s'agit de nous aider à bâtir une armée républicaine, sur laquelle reposent nos espoirs de construction d'un Etat démocratique et stable.

La lenteur du déploiement de la Misma vous inquiète-t-elle?

Non, je ne suis pas inquiet. Car tout s'est précipité et il a fallu parer au plus pressé. Déjà, à Addis-Abeba [siège de l'Union africaine], lors de la conférence des donateurs, nous avons pu mobiliser un peu plus de 455 millions de dollars -soit 336 millions d'euros. Un premier pas important, même s'il ne couvre pas l'intégralité des besoins. Il faut continuer à mobiliser l'opinion internationale sur un enjeu de stabilité mondiale, à savoir cet axe de vulnérabilité que constitue la bande sahélo-saharienne. Toute force du Mal capable de prendre un point d'appui solide à quelque endroit que ce soit de cet axe pourrait se projeter très au-delà.

En-dehors de la France, regrettez-vous la tiédeur des acteurs européens?

Je ne dirais pas cela. La France a de vieilles relations avec le Mali. Français et Maliens se connaissent très bien, et depuis longtemps. Ce qui peut expliquer la rapidité avec laquelle les autorités françaises ont perçu le danger. Mais j'ai eu l'honneur de rencontrer les ministres des Affaires étrangères des 27 pays de l'Union, et j'ai constaté chez eux un intérêt réel, qui procédait d'une volonté sincère de comprendre.

Que vous inspire l'hypothèse d'un passage sous mandat onusien de la Misma et du contingent français?

La résolution 2085 [du Conseil de sécurité des Nations unies] prescrivait la création d'une mission internationale de soutien et d'assistance à l'armée malienne. Nous sommes donc déjà sous bannière onusienne. Cela posé, si nous devons transformer la Misma, il faudra définir et préciser le mandat de l'éventuelle force de stabilisation à venir. Elle devrait avoir pour mission de débarrasser définitivement le nord du Mali du fléau terroriste, de s'attaquer à la souche que ce fléau a laissé sur place, de recréer une économie normale appelée à se substituer à l'économie criminelle qui prospère depuis plusieurs années, et d'offrir aux populations locales d'autres perspectives de vie.

Jugez-vous la posture algérienne satisfaisante, notamment en matière de sécurité aux frontières?

La paix demande des concessions, du dialogue, la recréation d'un espoir

Oui. Nos frontières sont difficiles à sécuriser, très longues et complétement poreuses. L'Algérie a pris des engagements quant au survol de son territoire et à la fermeture de ses frontières, et elle les tient. Voilà quelques heures, un individu appartenant à Ansar-Eddine a d'ailleurs été appréhendé dans ce secteur.

Le Mali peut-il, au-delà de cette séquence militaire, remporter la bataille de la réconciliation nationale?

On sait bien qu'il est plus difficile de construire la paix que de gagner la guerre. La paix demande des concessions, du dialogue, la recréation d'un espoir. C'est donc un travail plus complexe et plus long. Mais si vous isolez le crime organisé transnational, le grand terrorisme, le trafic de drogue à grande échelle, si vous coupez les liens entre les Andes, les côtes atlantiques de l'Afrique et le nord du Mali, vous pouvez très aisément construire la paix dans notre pays.

Quel est la part de responsabilité de l'ancien président Amadou Toumani Touré dans le délitement de l'appareil militaire et des structures étatiques?

Le président Touré a peut-être commis quelques erreurs d'appréciation. Peut-être n'a-t-il pas saisi à un moment donné l'urgence qu'il y avait à déclencher une guerre totale contre Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Peut-être n'a-t-il pas senti les soutiens prêts à l'épauler dans ce combat. Il y a lieu de regretter que cette guerre n'ait pas été engagée plus tôt. Nous connaissons nos handicaps, la fragilité de nos Etats, le peu de ressources dont nous disposons et qu'il faut parfois mobiliser non pas en faveur du développement, mais pour financer nos guerres. Or, notre vraie guerre, c'est de nourrir les enfants du Mali, les envoyer à l'école, les soigner.

La capitaine putschiste Amadou Haya Sanogo conserve-t-il une influence -donc une capacité de nuisance- sur l'échiquier politique malien?

Le capitaine Amadou Sanogo est un citoyen et un soldat malien. Il y a eu ce coup d'Etat en mars 2012. Nous avons pu résorber les effets d'un putsch qui avait pour objectif de détruire les institutions républicaine. Nous avons rétabli la Constitution et l'Assemblée dans ses droits. Et le capitaine Sanogo ne s'y est pas opposé. Aujourd'hui, nous passons à une autre phase. Si demain, il veut jouer un rôle politique, il saura comment procéder. Cette question n'est pas un enjeu de l'instant. La remettre sur le tapis ne nous avance pas à grand-chose.

Quelle ligne de conduite les autorités maliennes doivent-elles adopter quant aux représailles, parfois meurtrières, commises notamment à l'encontre des communautés touarègue et arabe?

Justice, impartialité. Tous les textes relatifs à la défense des droits de l'Homme ont été ratifiés par l'Assemblée nationale du Mali. Le président de la République [par intérim Dioncounda Traoré] a déclaré que le gouvernement n'acceptera pas d'exactions commises à l'endroit de qui que ce soit. Celles-ci devront être traitées sur le plan judiciaire. N'oublions pas que les premières ont été commises envers des soldats maliens, notamment à Aguelhok. Toutes devront être élucidées. Les exactions perpétrées par ailleurs par des militaires feront l'objet d'une commission d'enquête. N'ajoutons pas la rancoeur à la rancoeur et le traumatisme au traumatisme. Laissons une chance à la justice, afin que les Maliens reprennent confiance en leur pays et en leur destin.

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