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Art et Culture

Alioune Ifra N’diaye, operator culturel : “Bien organisée, la culture nourrit son homme. Mais dans sa forme d’organisation folklorique actuelle, la culture au Mali tue l’artiste”
Publié le dimanche 8 octobre 2017  |  Aujourd`hui
Alioune
© Autre presse par DR
Alioune Ifra N’Diaye : promoteur de l’espace culturel « Blonba »
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“Personnellement je m’engagerai politiquement en 2018 “.
Dans cet entretien exclusif, l’opérateur culturel Alioune Ifra N’Diaye évoque sa vision de la culture malienne, le nouveau Blonba sis à Bacodjicoroni ainsi que son point de vue sur la participation de la jeunesse à la présidentielle de 2018.



AUJOURD’HUI : Alioune Ifra N’Diaye, les nostalgiques du Blonba en redemandent encore et se demandent s’ils vont renouer avec ces bons moments. Que leur répondez-vous ?

Alioune Ifra N’Diaye : Que c’est chose faite ! Le nouveau site se situe dans le vieux quartier de Bacodjicoroni. Et cela, grâce aux soutiens de près d’une centaine de Maliens qui n’ont pas hésité à me faire confiance, notamment l’ancien maire de la Commune V, Boubacar Ba dit Bill, et son équipe. Ainsi que l’actuel conseil communal qui n’a pas hésité à me soutenir dans mes problèmes de mises en place.

Justement, le nouveau Blonba avait ouvert ses portes un moment avant de les refermer. Que s’est-il réellement passé ?

En fait, c’était le chantier qui avait été ouvert au public pendant un mois pour accueillir la fête traditionnelle du 31 décembre que mes amis et moi avions l’habitude d’organiser et quelques programmations artistiques liées au Sommet Afrique-France qui s’est déroulé en janvier 2017. Après, nous avons fermé pour continuer les travaux.

En quoi le nouveau Blonba est-il différent de celui d’antan ?

Dans l’esprit, il n’y a pas beaucoup de différences. Mais physiquement, l’espace actuel est plus grand et a été imaginé en complexe culturel avec 5 espaces distincts. Deux espaces multifonctionnels de 250 et de 650 places qui peuvent accueillir des réunions, un restaurant, une discothèque, des émissions de TV, des séminaires, de la formation multimédia, du spectacle vivant et autres manifestations populaires. Une scène de 70 mètres carrés destinée aux répétitions d’artistes, aux résidences culturelles et aux formations. Une salle de spectacle de 350 places destinée à l’accueil des spectacles vivants, du cinéma, des conférences, etc… Une salle multimédia. Une dizaine de bureaux et des magasins de stockage de matériels. L’aménagement n’est pas fini. Mais on est opérationnel depuis le 30 septembre 2017. C’est une première dans la sous-région francophone en matière d’équipement culturel indépendant.

Monsieur N’Diaye, vous êtes un entrepreneur culturel doté d’une grande expérience. Mais est-ce que la culture nourrit son homme au Mali ?

Bien organisée, la culture nourrit son homme. Mais dans sa forme d’organisation folklorique actuelle, la culture au Mali tue l’artiste.

Il est possible aujourd’hui d’imaginer un dispositif de diffusion artistique en lien avec 70 Communes, dans une première étape. Créer des lieux de diffusion dans ces Communes dans un partenariat collectivité-Etat. La construction ou l’aménagement de ces lieux peut être très vite financé par l’Anict, l’Etat, les programmes destinés à créer des emplois, les partenaires financiers et techniques. Et même des privés. L’exemple de Monsieur Seydou Nantoumé à Bandiagara est assez illustratif. Ces lieux peuvent être structurellement liés à une fondation pour la culture. Cette fondation contracte avec l’Etat, les collectivités territoriales, le patronat, les entreprises, les partenaires techniques et financiers et négocie un engagement quinquennal autour de 12 milliards de Fcfa par an. Elle sera honorifiquement présidée par le président de la République, mais aura un fonctionnement autonome. Elle subventionnera les 70 lieux de diffusion au prorata de leur population et de chaque projet. Ces lieux auront un cahier de charges spécifique. Ce dispositif ne créera pas moins de 2 500 emplois directs. C’est un potentiel de 6 720 programmations par an sur le territoire malien. Donc près de 7 000 cachets par an pour les artistes. Donc plus d’une dizaine de milliers d’emplois indirects. Et surtout de la diffusion de la culture !!!! Et nous en avons les moyens. En plus, on pourrait associer à ce dispositif une mutuelle d’artistes qui pourrait développer, en lien avec la Canam et l’Inps, un programme de couverture sociale (assurance santé et retraite) pour protéger les artistes qui doivent mendier pour se soigner. Donc au Mali, potentiellement, l’art peut faire vivre l’artiste et tous les corps de métiers y afférents : son, lumière, décor, management, designer textile, journaliste-critique….

Que conseillez-vous alors aux jeunes qui tentent de suivre vos pas en s’investissant dans le développement culturel du Mali ?

Que notre métier, c’est 1% de talent, 30% d’organisation, 69% de travail donc 99% de travail.

A y voir de très près, n’y a-t-il pas un problème de formation des jeunes pour que puissent émerger de grandes entreprises comme ce que vous faites à Blonba ?

Il y a certes un problème de formation, mais il y a surtout un problème de regard de notre société. Du président de la République, au mendiant, la culture veut dire folklore pour chacun d’entre eux. Donc imaginez un ” folklorique ” devant un banquier lui sollicitant 1 milliard de Fcfa pour développer une industrie culturelle. Donc comprenez que chacune de mes réussites est le résultat de 99 refus et échecs. Donc le métier n’est pas facile pour un jeune. Je connais beaucoup de ma génération qui ont abandonné en route. Je travaille à ce que la jeune génération qui arrive ne soit confrontée à ce problème.

Cela nous amène à vous demander si à votre niveau vous percevez qu’il y a une politique efficace pour faire de la culture un véritable pilier de développement économique du Mali ? C’est ce que j’expliquais plus haut. Il y a une absence généralisée de vision au niveau de notre administration publique de la culture. Elle est autocentrée sur elle-même. Le budget national annoncé pour la culture est en fait le budget de fonctionnement de l’administration publique de la culture et non le budget national de la culture.

Justement, le développement culturel n’est possible que si les conditions sont créées. Est-ce que ces conditions existent à l’heure actuelle au Mali ?

Non !

A présent au Mali, tous les regards sont tournés sur l’élection présidentielle de 2018. En tant qu’entrepreneur culturel, qu’attendez-vous des différents candidats qui auront à se présenter ?

Cette fois-ci, je vais activement participer au débat politique. Je fais partie d’un groupe d’une centaine de jeunes cadres dont je suis l’ainé, qui développe un programme dans le cadre d’un projet social dénommé Wele wele “l’appel”. Nous allons justement développer nos idées par le biais d’objets culturels et mieux les faire passer dans la société. Nous espérons par nos actions futures bousculer les politiques et les obliger à mettre nos préoccupations au cœur du débat des prochaines élections présidentielles.

Au regard des projets de société présentés au fil des élections dans notre pays ces dix dernières années, peut-on dire qu’il y a un regain d’intérêt pour la culture de la part des différents candidats, de façon générale ?

Il y a beaucoup de déclarations de bonnes intentions. Mais dans les faits, les actions restent généralement dans la périphérie de la biennale artistique et culturelle.

Il y a une forte tendance de la jeunesse à s’intéresser davantage à la chose politique. Qu’en pense l’opérateur culturel que vous êtes ?

C’est une excellente chose ! Il y a un peu de dérive, je l’avoue. Il va falloir travailler pour mettre le débat à l’endroit. Personnellement, je m’engagerai politiquement dans les jours à venir dans ce sens. Faire que la question de la citoyenneté soit au cœur du débat politique. Nous avons déjà créé des outils dans ce sens. J’ai écrit l’essai “ On ne nait pas Banyengo, on le devient ” dans ce sens. Son adaptation en manifeste culturel, en un spectacle musical qu’on a appelé ” Hóron” (on ne nait pas hóron”, on le devient), a été également imaginée pour cet objectif.

S’il s’agissait de faire le choix entre la politique et la culture. Que diriez-vous ?

Il n’y a pas d’antinomie entre l’action politique et l’action culturelle. Ça fait 35 ans que je suis engagé dans l’action culturelle dont 16 ans dans le professionnel. Je suis connu en cela depuis l’école fondamentale, le Lycée, l’Ensup et la Sorbonne. J’ai développé des réflexions autour de la citoyenneté que j’ai essayé de vendre en vain aux politiques. Des jeunes m’ont persuadé de développer avec eux ces idées et de les porter ensemble. Pourquoi pas ? J’ai le droit de me tromper. Je serai dans le même axe d’action : la problématique de la citoyenneté. Quel citoyen nous devrons être dans ce monde numérique ? Devrons-nous continuer à prendre la part du pauvre dans le développement du monde ?

Les jeunes ne sont pas d’accord. D’autres ont choisi l’aventure. D’autres ont choisi de se battre sur place. Avec souvent des armes pas très catholiques. Ils ont décidé pour beaucoup de s’accommoder à la réalité du pays, la banyengoya. Nous, nous avons décidé d’opposer à la banyengoya, la hóronya. Beaucoup de jeunes trouvent déjà que c’est une honorable porte de sortie et qu’elle pourrait être au cœur de la nouvelle dynamique du Mali post-crise. Nous sommes décidés de nous mettre en action politique pour cet objectif.

Votre mot de la fin ?

Beaucoup de courage à votre journal.

Réalisé par A.B. HAÏDARA
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