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Contribution du Pr Issa N’Diaye : Que reste-t-il de l’esprit du 22 septembre 1960 ?
Publié le lundi 24 septembre 2018  |  Le Républicain
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Le 22 septembre 1960, l’ex Soudan français, à la suite de l’éclatement de la Fédération du Mali sous l’instigation de la France, proclama l’indépendance de la République du Mali suite à un congrès extraordinaire convoqué par le parti dirigeant de l’époque, l’Union Soudanaise RDA, sous la conduite de Modibo Keita.

A ce congrès extraordinaire, deux faits majeurs sont à retenir : la présence massive des organisations de jeunes et des syndicats de travailleurs. Ce sont ces deux forces sociales qui étaient à la pointe de la lutte anticolonialiste, qui engagèrent, à l’époque, le destin du pays.

L’indépendance immédiate fût l’expression de leur volonté farouche et de leur désir de souveraineté nationale.

Pour y parvenir, jeunesse et syndicats engagèrent le pays dans le choix d’une voie de développement socialiste que l’USRDA ne pouvait que prendre en charge. Toutes les orientations prises et les mesures décidées portèrent leur marque que Modibo Keita sut traduire dans les faits. Il s’agit de la nationalisation des secteurs clés de l’économie nationale et création de sociétés et entreprises d’Etat, de la fermeture et de l’évacuation des bases militaires françaises du territoire national en janvier 1961. Il y a eu aussi, entre autres, la création du franc malien en juillet 1962 réforme de l’éducation en 1962.

Toutes ces mesures marquèrent le visage du Mali nouveau et contribuèrent à asseoir son prestige et sa renommée au plan africain et international et à en faire un exemple de décolonisation à travers le monde.

Le nouveau Mali indépendant contribua largement à la libération des peuples colonisés et opprimés à travers des soutiens multiformes au plan politique, diplomatique, militaire et financier. Le Mali de Modibo Keita fut la base arrière du Front de libération nationale de l’Algérie dont il parraina l’admission à l’ONU. Des instructeurs maliens contribuèrent à la formation militaire des combattants des mouvements de libération nationale dans les colonies portugaises et en Afrique du Sud. Des passeports diplomatiques maliens furent mis à la disposition des responsables des mouvements de libération avec des moyens financiers conséquents. La voix du Mali résonnait sur la scène internationale en soutien à tous les opprimés de la terre. Le Mali fut un acteur essentiel de la Conférence de Belgrade et du Mouvement des non-alignés. Le Mali de Modibo Keita apporta une pierre décisive à la création l’Organisation de l’Unité Africaine.

Cette épopée largement travestie durant la longue dictature militaire de 1968 à 1991, commence à s’imposer à la conscience collective des populations maliennes. En témoignent les nombreuses initiatives de réhabilitation de Modibo Keita et des réalisations de la première république.

Mais de nos jours, que reste-t-il de tout cet héritage ?

N’est-il pas parti en fumée ? Où est aujourd’hui cette jeunesse consciente et patriote ? Que sont devenus les syndicats de travailleurs ? Le désastre est évident. Les discours actuels des hommes politiques sur la grandeur et la fierté du Mali sonnent creux dans l’esprit des citoyens, faute d’exemplarité. Le sentiment national et l’esprit patriotique semblent désormais se conjuguer au passé. Plus de projet national commun. Le gain individuel et le profit immédiat semblent être devenus le caractère distinctif du malien. Les valeurs de citoyenneté et de civilisation qui furent longtemps la marque du pays semblent s’être évaporées. Partout où on risque le regard, un sentiment de désolation.

Aujourd’hui le pays a perdu toute souveraineté. Hier craint et respecté, il est devenu un pays occupé par des armées étrangères au prétexte de la lutte contre le terrorisme. Les bases françaises fermées sous Modibo Keita se sont réinstallées et étendues. Des soldats européens et américains circulent comme en territoire conquis. Des troupes africaines, surtout de pays voisins aident à maintenir la présence étrangère et à dicter la volonté des puissances occidentales.

Main tout cela est arrivé du fait de la trahison et de la cupidité des maliens eux-mêmes. Certains devenus mercenaires au fil du temps sur des champs de bataille lointains, sont venus semer la désolation au nom de la théorie indépendantiste fabriquée dans des laboratoires de propagande étrangers. Des idéologies religieuses importées à coups de pétrodollars des monarchies du golfe s’y sont ajoutées, semant la confusion dans les esprits au nom d’un islam contrefait. L’appât du gain facile face aux incertitudes du lendemain, les trafics en tous genres, notamment de drogue, le bradage des ressources nationales avec la complicité des élites locales, le pillage et détournements des deniers publics, achevèrent la ruine matérielle et morale d’un pays désormais sans perspective. La corruption généralisée devint la philosophie de la débrouillardise de la société malienne.

Dans un tel contexte, à quoi peut servir de continuer à célébrer le 22 septembre 1960 ?

Malgré le désarroi, il faut y persévérer pour que les générations actuelles et surtout celles à venir puissent garder dans leur conscience collective qu’il eût un autre Mali différent du leur et que ce qui nous est arrivé et ce qui nous arrive aujourd’hui n’est point une fatalité. Les défis à relever sont certes, immenses. Mais ils sont à notre portée, à condition de se réarmer moralement et politiquement.

Construire un nouveau Mali sera le fait d’un nouveau citoyen malien, résolument patriote et tourné vers l’intérêt collectif. C’est dans la discipline collective et dans la solidarité effective que nous serons à même de nous en sortir. Ce ne sera pas chose facile. Mais cela est de l’ordre du possible. Mais, comme le disait Modibo Keita, « quand le propriétaire devient un spectateur, c’est le festival des brigands !»

Pr Issa N’Diaye.

Septembre 2018

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