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Le président de l’AKT, Boubacar Siddick Diallo : “L’intégration africaine est une antienne de 50 ans à laquelle on fait semblant de croire chaque année lors des grands-messes de l’UA”
Publié le samedi 7 septembre 2019  |  Aujourd`hui
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Dans une de ses publications, intitulée l’Afrique francophone face à ses défis, le président de l’Association Kewaleton (AKT), Boubacar Siddick Diallo, s’est penché sur les défis de l’intégration africaine. Selon lui, cette intégration est une antienne de 50 ans, à laquelle on fait semblant de croire chaque année lors des grands-messes de l’Union Africaine (UA) et de la journée annuelle ad-hoc, alors que tout est entrepris pour qu’elle ne se réalise jamais ou du moins pas dans le bon sens. Et qu’il la qualifie de grand art, version kafkaïenne pour les dirigeants africains et une tragédie pour les populations africaines.

Pour le président de l’Association Kewaleton, dès 1960, l’intégration africaine a toujours été au cœur du débat politique des leaders africains qui ont conduit à l’accession de leur pays à l’indépendance. Il précisera que l’Organisation de l’unité africaine (Oua) est née en 1963 du consensus politique entre le Groupe de Casablanca dit “révolutionnaire” et celui de Monrovia dit “modéré”. “Que s’est-il donc passé depuis cette période jusqu’à nos jours ? A l’heure des regroupements et des grands ensembles de par le monde, pourquoi le continent africain reste-t-il toujours aussi émietté ? Qu’est ce qui explique cette incapacité des Africains à s’unir pour créer une entité plus solide à même de relever le défi de l’émergence et du développement ?” S’interroge-t-il.

A ses dires, analyser les méandres de la politique de l’intégration africaine n’est certes pas un exercice des plus aisés, mais s’il ne fallait retenir qu’un élément essentiel pour tenter d’y voir clair, cela sera, sans doute, les relations pré et postindépendances entre l’Afrique et ses principaux anciens colonisateurs, en particulier la nature des liens établis, leurs effets et leurs répercutions. La situation dans l’espace francophone d’Afrique de l’ouest et du centre est assez révélateur des barrières à franchir pour prétendre à une véritable intégration, sous régionale déjà et continentale par la suite.

Il rappellera qu’en 1958, face aux revendications indépendantistes, de nombreux leaders africains et craignant la sécession de ses colonies africaines, synonyme d’affaiblissement de la France, le Général De Gaulle, en visionnaire et stratège, propose un projet de Communauté composée d’états africains indépendants liés à la France. Ainsi, dit-il, 11 colonies acceptent. Cependant, la Guinée refuse et accède immédiatement à l’indépendance. Et cette fronde lui coûtera cher longtemps car cette Communauté, que la France préside, lui assure le maintien de l’essentiel de ses prérogatives en matière de diplomatie, de défense, de commerce extérieur, d’émission de la monnaie, etc.

“En 1960, en octroyant l’indépendance à tour de bras à des territoires qui n’avaient ni les moyens matériels, ni les moyens humains pour être des Etats viables, elle anticipait sur l’avenir en créant des Etats satellisés. Les entités de l’Afrique occidentale française (Aof) et de l’Afrique équatoriale française (Aef), qui avaient été créées pour les besoins de la colonisation, n’étaient plus compatibles avec cette nouvelle donne.

Les initiatives de certains leaders de l’époque, d’accéder à l’indépendance de façon groupée dans le cadre de ces entités, ont vite été étouffées. La disparition de la Fédération du Mali, en 1960, fut le dernier acte de cette politique d’émiettement de ces entités”, a-t-il indiqué.

Il précisera que la décennie soixante verra la mise en place de mécanismes qui arriment solidement les états de la Communauté à la France, dont les accords monétaires, les accords de défense, les crédits au développement etc. Aussi, dit-il, au début des années 1970, la France a entrepris de regrouper les Etats francophones d’Afrique de l’ouest sur la base d’un socle économique plus cohérent et mieux structuré mais, assurément, beaucoup plus dans l’optique d’accroître son poids économique sur la scène internationale en donnant de la profondeur à son marché et des opportunités à ses entreprises.

Les Etats nouvellement indépendants enfermés derrière des frontières étanches

C’est ainsi que la Communauté économique de l’Afrique de l’ouest (Ceao) a été créée en 1973, à Abidjan. Et de poursuivre que celle-ci a rapidement montré ses limites, surtout après le scandale, en 1984, du détournement des ressources du Fosidec, organisme chargé du financement des investissements communautaires. De plus les Etats nouvellement indépendants s’étaient tous enfermés derrière des frontières étanches et avaient adopté des normes fiscales, douanières, budgétaires, économiques extrêmement diversifiées, peu propices à la libre circulation des hommes, des biens et des capitaux.

Il ajoutera qu’au début des années 90, sachant que ces Etats, pris individuellement, n’offraient pas un poids économique suffisant, la France a donné corps à une nouvelle approche, d’où cette première décision prise à Dakar en janvier 1994 de créer l’Union économique et monétaire ouest africaine (Uemoa) avec au départ sept pays francophones de l’ouest et la seconde a été de créer à N’Djaména en mars 1994, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) sur le même principe avec six pays francophones du centre.

Ces Unions, dit-il, visaient essentiellement à donner à la monnaie qui a cours libératoire dans ces pays, le Franc Cfa, un soubassement économique s’appuyant sur un marché ouvert et concurrentiel et sur des politiques communes dans les différents domaines de l’activité économique.

Pour leur mise en œuvre, des structures techniques supranationales ont été mises en place dont la Commission, le Comité Interparlementaire, la Cour de Justice etc.…Des réformes ont été menées et ont abouti à la libre circulation des produits du cru, à la mise en place d’un Tarif Extérieur Commun, à l’harmonisation des Fiscalités Intérieures ainsi qu’à celle des Lois des Finances. Parallèlement, poursuit-il, un Droit des Affaires harmonisé, un nouveau Référentiel Comptable, des programmes relatifs aux assurances, à la prévoyance sociale, ou encore aux Statistiques et à la Formation des agents des Administrations financières de même qu’un Programme économique régional ont été adoptés et mis en œuvre. “Pour compléter ce rappel historique, il convient de relever que, de 1973 à nos jours, la sous-région ouest africaine vit au rythme de la coexistence de deux Communautés économiques. D’abord, entre 1973 et 1994, la Ceao et la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), créée en 1975 au Nigéria, regroupant seize Etats de la sous-région dont cinq anglophones. Ce nombre, plus tard, sera réduit à quinze avec le retrait de la Mauritanie. Ensuite, de 1994 à nos jours, l’Uemoa et la Cedeao qui ont quasiment les mêmes objectifs et les mêmes principes majeurs”, déplore M. Diallo.

De sa lecture, cette duplication n’a pas manqué de mettre dans l’inconfort certains dirigeants politiques de l’Afrique de l’Ouest. En 1984, à Conakry, sous la pression de Sékou Touré et de Thomas Sankara, le Sommet des chefs d’Etat et de Gouvernements de la Cedeao, a adopté une résolution invitant les Etats membres de la Ceao, à se fondre au sein de la Cedeao. Les chefs d’Etat de la Ceao, ont tous souscrit à l’adoption de cette résolution. Deux mois plus tard, le rappel à l’ordre tombe. Réunis à Bamako, les chefs d’Etat de cette Organisation ont encore adopté une nouvelle résolution, affirmant que Ceao et Cedeao pouvaient coexister dans le même espace, à l’instar du Benelux au sein du Marché Commun Européen.

Il apparait alors, que le principal objectif de la création et de la Ceao et après de l’Uemoa, semble être de faire contrepoids, à la fois politiquement et économiquement au Nigéria, chef de file de la Cedeao, géant de l’Afrique de l’ouest avec ses 190 millions d’habitants et un Produit Intérieur Brut une fois et demi supérieur à celui de toute l’Uemoa réunie. Or, s’interroge-t-il, peut-on sérieusement envisager une intégration ouest-africaine digne de ce nom sans le Nigéria ? “Mais en se remémorant du fait que l’un des plus farouches opposants au projet d’intégration sous régionale unique englobant le Nigéria, au début des années 1970, était surtout la Côte d’Ivoire, la tête de pont de la France en Afrique de l’Ouest, le regard se tourne aussitôt vers l’hexagone. Et d’ailleurs, il suffit de se souvenir de l’aide que la France, via la Côte d’Ivoire, à apporter aux rebelles dans la guerre du Biafra, avec comme objectif, le morcellement du Nigéria et donc, l’affaiblissement de l’influence britannique dans la région. Même feutrée, la bataille de tranchée, depuis plus de cinquante ans, continue à faire rage en Afrique de l’Ouest. Il se dégage comme un parfum de guerre coloniale par africains interposés”, a-t-il rappelé.

Une intégration dévouée ?

A ses dires, ces Communautés économiques auraient pu constituer sûrement des approches fort intéressantes et prometteuses, capables d’accélérer le processus d’intégration des Etats qui les composent, si elles ne comportaient pas certaines tares originelles qui les condamnent à plus ou moins long terme.

A le croire, la première de ces tares réside, sans nul doute, dans l’arrimage de l’Uemoa et de la Cemac à la France par le biais de la monnaie, le Franc de la Communauté financière africaine (Fcfa) à l’ouest et de la Coopération financière africaine (Fcfa) au centre, que les moins politiquement corrects, continuent d’appeler par son nom originel, le Franc des Colonies Françaises d’Afrique.

Pour le président de l’AKT, cette construction permet à ses entreprises de renforcer leur mainmise sur les secteurs porteurs des économies de ces Etats qu’elle a su regrouper autour de la zone Franc. Ainsi, précise-t-il, par des mécanismes bien élaborés, les richesses qui y sont produites, sont drainées principalement vers la France et l’Union Européenne. Mêmes les subventions qui sont accordées, grâce au système de l’aide liée, se retrouvent, pour une large part, dans leurs circuits économiques, les Etats africains ne se contentant que de la portion congrue. “Le cas de l’Uemoa est assez symptomatique de cette réalité. Cette organisation qui vient de fêter ses 25 ans, le 10 janvier 2019, ne remplit que peu l’une de ses principales vocations, à savoir le développement des échanges commerciaux entre ses membres. Ces échanges intra-communautaires annuels tournent péniblement autour de 10%. Autrement dit, près de 90% des échanges de la zone se font avec l’extérieur et principalement avec les pays de l’Union Européenne (UE). A titre de comparaison, les échanges intra-communautaires au sein de l’UE sont de l’ordre de 65%. Comparaison n’est certes pas raison, mais tout de même”, a martelé l’orateur.

Aux dires du président de l’AKT, de nombreux Accords signés par les pays de la zone Uemoa, que ce soit l’Accord de partenariat économique (APE) ou celui de la Facilitation des échanges (AFE), apparaissent dans la forme comme bénéfiques, mais ne visent en réalité qu’à ouvrir d’avantage le marché sous régional et rendre son exploitation plus aisée pour les entreprises occidentales.

Alors à qui profite cette zone économique ?

De son analyse, la seconde tare réside dans le fait que les Etats membres de ces Unions n’arrivent tout simplement pas à mettre en place des structures politiques de type fédéral ou confédéral. D’aucuns diront, avec des arguments solides, qu’ils en sont empêchés. Toujours est-il que c’est l’évidence même que d’admettre qu’un Gouvernement Central et un parlement fédéral seront bien moins malléables que les micros Etats.

Quant à la troisième tare, il dira qu’elle réside dans le fait qu’on ne peut aborder les problèmes relatifs à l’intégration sous régionale, surtout ouest-africaine, sans tenir compte des Etats d’expression anglaise, notamment de cet extraordinaire pôle de développement économique et humain que constitue la République Fédérale du Nigeria et, de plus en plus, le Ghana.

Selon lui, il convient de s’arrêter un moment sur les particularités qui s’attachent aux pays anglophones et francophones par rapport à leur mode de colonisation. Car, la différence majeure ne tient pas seulement du domaine linguistique qui est le support de la pensée, mais tient, aussi et surtout, du comportement, autant de l’Etat post colonial que des populations en général. “On observe que dans les pays anciennement colonisés par les Anglais, les Etats post coloniaux, qui ne subissent aucune interférence directe de la part de l’Angleterre, de façon pragmatique, donnent plus de liberté d’entreprendre à leurs populations. De ce fait, celles-ci sont plus industrieuses, plus créatrices et évoluent dans un contexte d’ouverture et de compétitivité. Elles battent pour la plupart, leur monnaie. Les progrès accomplis dans beaucoup de ces pays, depuis cinquante ans, sont très importants. Nombre d’entre eux commencent à sonner à la porte du Club des Pays Emergents”, a renchéri M. Diallo.

A l’inverse, déplore-t-il, on observe que les pays d’expression française s’attachent bien plus à l’aspect formel et futile des choses. “Ceci transparaît dans tous les actes qui se posent au quotidien, tant au niveau individuel que dans la vie de l’Etat. Les interférences de la France dans leur gestion, notamment du choix des dirigeants, a favorisé le développement de toutes sortes de mauvaises pratiques : une démocratisation en trompe-l’œil, des clauses sécrètes garantissant aux chefs d’Etat adoubés le maintien au pouvoir avec des présidences à vie, voire dynastiques, l’intimidation et jusqu’à la liquidation de tous ceux qui ont osé prôner une autre forme de gestion perçue comme contraire aux intérêts de la France. Les populations africaines n’ont réellement jamais vraiment été prises en compte, les dirigeants étant surtout redevables envers la France”.

De son point de vue, ces pratiques, bien encouragées dans le cadre de la ” Françafrique”, ont enfanté toute une panoplie de maux dont en particulier la corruption, le mal absolu et ont été, dans une très large mesure, la cause du retard des pays francophones d’Afrique sur ceux d’expression anglaise. L’expérience des quarante dernières années des politiques d’intégration, notamment en Afrique de l’Ouest, démontre à suffisance que les Etats anglophones, potentiellement les plus riches, n’accepteront pas de s’associer à des Unions sous la férule de la France. Or, souligne-t-il, sans eux, les schémas économiques que ces Unions veulent mettre en œuvre, notamment dans le domaine des échanges commerciaux (tarifs extérieurs communs, zone de libre-échange, etc.), de l’industrie, de l’agriculture, des transports, des Banques sont, à terme, sinon, voués à l’échec, du moins ne permettront pas d’atteindre le plein effet de l’ouverture de l’espace régional, la fluidité recherchée dans la libre circulation des hommes, des biens et des capitaux, et, à terme, l’intégration politique des Etats. Aujourd’hui et plus encore demain, ces pays d’expression anglaise, auxquels s’ajoute la République Sud-africaine, seront les épicentres à partir desquels les flux économiques et humains rayonneront sur le continent.

Et d’ajouter que la quatrième tare tient au fait que la France a su imprimer dans le subconscient de l’élite africaine de son pré-carré, que les décisions qu’elle prend, les actes qu’elle pose, par Africains interposés, sont de nature à favoriser le développement de leur pays, alors que beaucoup ne sont, en réalité, que des moyens pour accentuer sa mainmise. Aussi, il dira que la recette, éprouvée depuis cinquante ans, consiste à créer des Institutions gérées par des Africains reconnus pour leur compétence. Cependant, ces responsables pour toutes décisions de nature politique, sont obligés de recourir aux différents Gouvernements africains lesquels, à leur tour, ne peuvent quasiment rien faire sans l’aval de la France.

Parallèlement, il indiquera que la politique d’intégration est également plombée par la fracture linguistique, entretenue par la France dans le cadre de sa politique de défense et du développement de la langue et de la culture française matérialisée par la Francophonie. Et de poursuivre que l’exception culturelle qu’elle défend notamment face à la culture anglo-saxonne est, il faut le reconnaitre, portée essentiellement par ses anciennes colonies africaines. Au fil du temps, de culturelle, la francophonie, depuis la rencontre de l’Ile Maurice est devenue politique. “La prise de position, sans équivoque, du Secrétaire Général de l’Organisation Internationale de la Francophonie, en Mars 2011, à propos des évènements de la Côte d’Ivoire, l’atteste clairement. Ce recentrage politique est également apparu en 2018 dans la nomination de la ministre des affaires étrangères du Rwanda, pays qui a pourtant ostensiblement tourné le dos à la France et adopté l’anglais comme langue officielle. Il fallait certainement cela pour espérer le faire revenir dans le giron francophone”, a-t-il rappelé.

Boubacar PAÏTAO
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