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Mali: «Il faut que les Européens réalisent que le développement du Sahel est essentiel pour notre sécurité»
Publié le jeudi 28 novembre 2019  |  sputnik news
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La mort de 13 militaires français au Mali a relancé le débat sur la nécessité de la présence de la France au Sahel et sur ses objectifs. Pour faire la lumière sur les interrogations nées à la suite de cet accident, Sputnik France a tendu le micro à Dominique Trinquand, général (2S) et ex-chef de la mission militaire française à l’Onu.

«Barkhane ne s'enlise pas. Barkhane s'adapte en permanence», expliquait Florence Parly, ministre des Armées, lors d'un récent déplacement au Sahel.
Pas d’enlisement au Sahel? Difficile à croire quand on voit la progression des forces djihadistes dans la région depuis quelques années. Le terrible accident qui a coûté la vie à 13 militaires français vient nous rappeler cette dure réalité. Ce sont désormais 41 militaires qui ont perdu la vie depuis le début du déploiement des troupes françaises en janvier 2013 dans la région du Sahel.

De surcroît, les rumeurs qui disent que l’Armée française n’est pas la bienvenue au Sahel gagnent du terrain, même s’il est difficile d’en mesurer l’étendue une fois sur place. Aujourd’hui, un nombre croissant de personnalités et d’organisations de la société civile de la région commencent à se faire entendre à ce sujet, notamment sur les réseaux sociaux.

Quelles sont les solutions à notre disposition pour extirper les forces françaises du piège sahélien sans que la menace n’arrive jusqu’à nos frontières? Doit-on faire appel à nos partenaires européens? Entretien avec le général (2S) Dominique Trinquand, ex-chef de la mission militaire auprès de l’Onu et conseiller défense de la campagne d’Emmanuel Macron.

Sputnik France: Quel avenir pour Barkhane après le drame survenu hier? Quelles mesures peut prendre l’état-major pour prévenir d’autres drames de ce type?

Dominique Trinquand: «La première mesure importante serait une mesure de coordination entre les différentes forces qui se trouvent sur place. Entre le G5 Sahel [force composée de troupes des cinq pays de la région sahélienne], Barkhane et la MINUSMA (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies au Mali), je pense que ça se passe bien, mais il faut élargir cette coordination avec les armées nationales, c’est-à-dire au-delà du G5 Sahel.

La deuxième mesure, c’est d’améliorer la communication. Il faut faire adhérer les populations locales aux missions que remplissent les forces françaises dans la région pour que ne revienne pas cette rengaine qu’on entend en bruit de fond aujourd’hui et qui consiste à dire que les armées françaises seraient là pour des intérêts économiques, ce qui est faux mais facile à faire croire. Il faut diffuser le vrai message qui est que les armées françaises sont là-bas pour aider et permettre à ces populations de conserver leurs libertés.»

Sputnik France: Pensez-vous qu’un effort européen pourrait permettre de stabiliser la région?

Dominique Trinquand: «Bien entendu, mais cela comprend deux volets. Il faut que les États européens s’investissent d’abord pour montrer aux populations européennes où se trouve le vrai danger. Aujourd’hui, plus de la moitié des populations européennes pensent que le danger vient de l’est, et ne voient pas le danger venant du sud. Or, il est important de leur montrer que le danger vient du sud, et pour ceci, il faut qu’ils s’impliquent dans les opérations dans cette région. Une fois que leurs armées seront impliquées dans les opérations, ces populations prendront naturellement conscience de ce qu’il se passe et prendront les mesures nécessaires. Ces interventions permettront d’alléger le fardeau sur les épaules des Européens, comme le font déjà les interventions des Britanniques, des Danois et des Estoniens, qui allègent le poids de la charge pour les forces françaises.

Sputnik France: La situation semble s’être nettement dégradée au Sahel depuis Serval en janvier 2013. Ne court-on pas le risque de s’enliser dans un conflit dont on ne verrait pas le bout sans nécessairement voir de progrès?

Dominique Trinquand: «D’abord, le bout du tunnel, ce n’est pas une notion de temps, mais une notion d’effet à obtenir. Rappelons que l’opération Barkhane vient après l’opération Serval qui a empêché les djihadistes de prendre Bamako et a été un grand succès. Aujourd’hui, la menace est beaucoup plus diffuse et est répartie dans toute la zone, ce qui complique grandement la tâche de nos forces sur place. Je voudrais tout de même vous donner un exemple: il y a une fédération de cinq groupes djihadistes liés à Aqmi* et Daech* qui s’est créée dans la zone du Liptako (les trois frontières entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso). Parmi les chefs de ces cinq groupes, trois ont été tué par Barkhane. On ne peut pas dire que ça ne soit pas un succès. À terme, la sécurité n’existera que lorsque les États se seront consolidés et procureront des emplois à la jeunesse de ces pays qui n’en trouvent pas, et ça, ce n’est pas le rôle de Barkhane, mais des États en question.»

Sputnik France: Comment peut-on s’assurer que ces États arrivent à des niveaux de développement qui leur permettraient de se stabiliser?

Dominique Trinquand: «Il faut qu’un certain nombre de pays européens réalisent que le développement de ces pays est absolument essentiel pour notre sécurité. Qu’ils investissent là-bas, que des entreprises européennes s’installent dans ces pays pour procurer de l’emploi et irriguer ainsi toute la société.»

Sputnik France: Comment réagir face à des populations locales de plus en plus hostiles à la présence française?

Dominique Trinquand: «Ce discours, même s’il est diffusé avec beaucoup de professionnalisme sur les réseaux sociaux, n’est pas une réalité sur le terrain. Ce qui est vrai, c’est que les populations locales sont fatiguées du manque de résultats. Je lisais un éditorial malien hier qui disait "arrêtons d’agresser ceux qu’ils veulent nous aider et regardons plutôt ce qu’il se passe sur le pas de notre porte". Le problème est à régler en interne dans ces pays et la France n’est là que pour aider. Preuve en est que si la France partait, on verrait que ceux qui se réclament être des "combattants de la liberté" seraient les premiers ennemis de la liberté. On le voit d’ailleurs très bien dans le film Tombouctou».
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