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Le chérif de Nioro, un religieux dans l’ombre de la politique malienne
Publié le samedi 26 septembre 2020  |  AFP
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Eleveurs, marchands ou présidents, le chérif de Nioro prête la même attention à tous ceux qui défilent devant lui, assis le dos courbé sur son tapis de prière. Puis il prend la parole, dispense ses conseils, apporte son soutien, tranche les litiges.

Mouhamedou Ould Cheikh Hamahoullah, dit Bouyé, est l'un des hommes les plus écoutés du Mali. Il tient son rayonnement de la descendance proclamée du prophète qui lui vaut d'être chérif et est à la tête d'une branche du soufisme ouest-africain fondée par son père au début du XXè siècle et qui compte plusieurs millions d'adeptes.

Sa fortune est réputée colossale et son pouvoir économique considérable.

Pour exercer son influence, il ne quitte jamais sa ville natale de Nioro-du-Sahel. Nul besoin: on vient le voir, de partout, sans cesse.

Ce soir, il est assis parmi ses fidèles dans la cour de sa zawiya (centre religieux soufi), à l'ombre d'un imposant arbre au pied duquel sont étendus les tapis de prière. La nuit descend lentement, l'air est chaud mais personne ne bouge, attentif à chaque parole d'un homme au charisme aussi visible que son envergure religieuse.

"Je suis sans doute l'homme le plus populaire du Mali, c'est vrai, mais il n'est pas agréable de parler de soi", dit-il en préambule d'un entretien avec des journalistes étrangers, le premier depuis plus de dix ans.

Il pourrait se vanter d'avoir financé plusieurs campagnes présidentielles au Mali et en Mauritanie voisine. Il pourrait se targuer de former les gouvernements maliens depuis sa zawiya, comme le dit le chercheur Aboubacar Haidara.

- Les putschistes sont ses "fils" -

Mais l'homme de 82 ans, crâne rasé et collier de barbe blanche, toujours habillé du daraa traditionnel avec un chèche noire nonchalamment enroulé autour du cou, n'en fait rien. Lui qui a grandi dans la ruralité et été éduqué dans le système coranique se défend même de faire de la politique: "Tant que je ne suis pas sollicité, je n'interviens pas. J'ai soutenu, c'est vrai, beaucoup d'hommes politiques, mais ce sont eux qui sont venus me solliciter".

Mais "imams et chefs religieux ont un rôle à jouer pour que le pays soit sur la bonne voie".

Il est de ces figures auxquelles le Mali, incapable de trouver la solution à mille maux, aime se référer. Mais il est le seul, tant son aura est importante, à faire se déplacer tous les décideurs à plus de 500 km de la capitale.

Les derniers en date sont les militaires qui ont renversé le président Ibrahim Boubacar Keïta le 18 août. "Ce sont mes fils", dit-il, les mains prises dans son chapelet. "Il n'y aucune raison de ne pas leur faire confiance". Il plaide pour qu'ils restent au pouvoir tant les civils, dit-il, l'ont déçu.

Il a pourtant longtemps soutenu le président déchu. Ce dernier a été le premier politicien que le chérif a ouvertement appuyé lors d'une élection présidentielle, en 2013. Il a financé sa campagne (à hauteur de 300 millions de francs CFA, plus 400 millions pour son parti, selon son entourage, soit un million d'euros), activé l'immense réseau de ses fidèles dont beaucoup sont dans la politique et les affaires.

M. Keïta a été élu avec 77% des voix. En fait "il était incapable et incompétent", déplore le chérif.

- "Infiltration" économique -

A Bamako, ses détracteurs accusent le chérif d'avoir fait main basse sur l'économie locale et de bénéficier d'avantages douaniers. Essence, vivres... les rumeurs vont bon train, d'autant plus que les autocollants à son image sont sur tous les camions de marchandises de la région.

Il a une "capacité d'infiltration de l'Etat" à des fins pécuniaires, dit l'anthropologue Hamidou Magassa. Le dernier ministre des Finances, Abdoulaye Daffé, était réputé très proche de Nioro.

Le chérif réfute bénéficier de complaisances. Il reconnaît avoir monté une affaire d'import-export grâce à une autorisation demandée à l'ancien président Amadou Toumani Touré. Ce commerce "bénéficie aux populations" et ne vise pas à l'enrichir, assure-t-il.

Comme souvent, ce soir, l'entretien se prolonge tard. Son médecin, le directeur du plus grand hôpital du Mali, lui a conseillé de se ménager, de se coucher à 22H00. Mais il se couche "rarement avant une heure du matin" tant son avis est demandé, dit un proche.

Parfois, ce sont des diplomates africains qui viennent, mais aucun émissaire d'un pays occidental depuis une dizaine d'années, assure-t-il. Le plus souvent, Bouyé reçoit les populations de sa large zone d'influence, malienne et mauritanienne, comme il est courant en Afrique de l'Ouest pour un chef traditionnel.

"L'apport du chérif pour la stabilité de la région est inestimable", dit son entourage. Récemment, les jihadistes sont venus prêcher dans un village non loin de Nioro. La première autorité que les habitants sont allés voir pour rapporter l'événement était le chérif.
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