Bamako tremble à nouveau. L'écho des prises d'otages résonne tristement dans l'histoire récente du Mali, un pays meurtri où les enlèvements sont devenus une tactique terrifiante, à la fois source de financement et outil de pression politique pour les groupes armés terroristes comme le JNIM (Groupe de Soutien à l'Islam et aux Musulmans) et AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique). La demande actuelle, une rançon de deux milliards de francs CFA et la libération d'une vingtaine de prisonniers, avec l'exclusion paradoxale des autorités maliennes des négociations, place le gouvernement face à un dilemme moral et sécuritaire insoutenable.
Faut-il céder à l'horreur pour sauver des vies, ou faire preuve de fermeté pour briser la spirale infernale du financement du terrorisme ?
Ce choix déchirant est une question fondamentale qui engage l'avenir de la nation.
Un cycle de financement et d'impunité
Depuis 2002, le Mali est la scène récurrente d'enlèvements d'étrangers et, de plus en plus, de ressortissants locaux. Le constat est implacable: les rançons et les échanges de prisonniers n'ont fait qu'alimenter le terrorisme.
- Financement massif: Les enlèvements contre rançon sont rapidement devenus une source de revenu extrêmement lucrative pour les groupes djihadistes. Des rapports indiquent qu'AQMI (Al-Qaïda au Maghreb Islamique) aurait ainsi engrangé des dizaines de millions de dollars entre 2008 et 2013.
Chaque paiement injecte de nouvelles ressources dans la «machinerie de guerre» terroriste, permettant l'achat d'armes, le recrutement et l'expansion de leurs opérations. Payer la rançon, c'est financer la prochaine attaque.
- Renforcement opérationnel: La libération de prisonniers djihadistes en échange d'otages renforce non seulement la légitimité des groupes terroristes auprès de leurs partisans, mais leur rend également des cadres et des combattants expérimentés. Cet échange est une victoire stratégique pour le JNIM et l'AQMI, leur permettant de continuer à étendre leur zone d'intervention.
- L'exemple tragique d'un ex-otage: Même des victimes, comme l'ex-otage suédois Johan Gustafsson, libéré en 2017 après avoir été enlevé en 2011, ont critiqué publiquement le paiement des rançons, affirmant que cela mettait d'autres personnes en danger et avait un impact énorme sur la guerre en finançant l'ennemi.
La répétition de ces actes, malgré les négociations passées, prouve que la voie de la concession, bien que motivée par la compassion, n'est pas une solution durable pour le Mali.
L'option algérienne à méditer
Face à ce cycle de la violence, l'option de la fermeté intransigeante, souvent adoptée par le voisin algérien, mérite une analyse approfondie.
- Le Cas d'In Amenas (2013): Lors de la prise d'otages massive sur le site gazier d'In Amenas en 2013 par un commando lié à Mokhtar Belmokhtar (AQMI), l'Algérie a refusé toute négociation et a mené une opération militaire, malgré le risque humain colossal. Cette action a envoyé un message clair : l'État ne cède pas au chantage. La résolution 2133 du Conseil de sécurité de l'ONU, adoptée peu après, a d'ailleurs exhorté les États à cesser le versement de rançons aux groupes terroristes, soulignant l'importance de ce principe.
- Les risques: L'approche de fermeté présente le risque immédiat de la perte des vies humaines des otages. C'est un coût moral et émotionnel extrêmement lourd à porter pour tout gouvernement.
- L'objectif à long terme: Néanmoins, à long terme, la fermeté vise à assécher la principale source de financement des terroristes et à briser leur modèle économique. Si les enlèvements ne rapportent plus rien, leur intérêt stratégique diminue, et la menace pourrait, à terme, s'atténuer. Un État qui ne négocie pas avec le terrorisme affirme sa souveraineté et sa détermination à protéger l'ensemble de ses citoyens, plutôt que de perpétuer le danger pour tous.
Le Mali est à la croisée des chemins.
Le dilemme entre la responsabilité humaine (sauver les otages) et la responsabilité étatique (garantir la sécurité durable) est dévastateur. Cependant, l'histoire a démontré que la première, sans la seconde, est une victoire à court terme pour les terroristes et une défaite stratégique pour la nation.
Le gouvernement malien doit urgemment s'engager sur une voie qui combine fermeté stratégique et gestion de crise humaine.
Cela implique:
- Refuser catégoriquement le paiement des rançons et les échanges de prisonniers: Rompre définitivement le cycle de financement du terrorisme.
- Mobiliser la Communauté Internationale : Solliciter un soutien accru et des capacités de renseignement et d'intervention non-transactionnelles pour la libération des otages maliens et étrangers.
- Prioriser la sécurité des citoyens: Mettre en place des mécanismes robustes pour prévenir les enlèvements, tout en cherchant par tous les moyens non financiers et non stratégiques la libération des otages, y compris les prisonniers de guerre maliens.
Le Mali ne doit plus être le guichet automatique du terrorisme. Pour honorer les victimes passées et protéger l'avenir de sa jeunesse, le gouvernement doit faire preuve d'une fermeté renouvelée et d'une détermination inébranlable pour tarir la source de financement et de légitimité de ces forces du mal. Seule une posture de résistance totale peut mettre fin à cette diplomatie des otages qui déchire le Sahel.
Au cœur du chantage stratégique
Le fait que les groupes terroristes (JNIM, AQMI) exigent la libération d'une vingtaine de leurs détenus par Bamako signifie que le Mali est, par définition, l'acteur central dans la résolution du chantage. L'État malien est le geôlier de ces prisonniers. Refuser d'être impliqué dans les négociations tout en étant la seule entité capable de satisfaire la demande la plus cruciale des terroristes est une position intenable. Le Mali détient la clé de l'échange, qu'il choisisse de l'utiliser ou non.
De plus, ces enlèvements ont lieu sur le territoire national malien. C'est une attaque directe contre la souveraineté du pays. Permettre à des entités criminelles de dicter la marche à suivre, d'utiliser le sol malien pour leurs activités et d'exclure les autorités légitimes des discussions revient à reconnaître, de facto, l'autorité des terroristes sur une partie de l'espace national.
La responsabilité morale de la fermeté
La responsabilité morale du Mali ne réside pas dans sa participation aux négociations avec les preneurs d'otages, mais dans sa capacité à briser le cycle de la terreur.
L'histoire récente du Sahel a montré que les rançons et les échanges de prisonniers n'ont fait qu'alimenter et renforcer le terrorisme. Si les pays d'origine (Émirats, Iran) paient la rançon et que le Mali libère les prisonniers, les terroristes remportent une double victoire: ils se financent et renforcent leurs effectifs opérationnels. Cela conduira inévitablement à de nouvelles prises d'otages et à une menace accrue, y compris pour les citoyens maliens.
La responsabilité morale la plus haute pour un État est de garantir la sécurité à long terme de l'ensemble de sa population. Pour cela, le Mali doit adopter une fermeté stratégique. Refuser catégoriquement de libérer les prisonniers est l'action la plus forte et la plus nécessaire que le gouvernement puisse entreprendre pour assécher la source stratégique du chantage et mettre fin à cette diplomatie des otages. Le Mali doit rompre avec la politique des concessions passées qui n'a fait qu'ancrer le terrorisme dans la région.
A.K DRAMÉ