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L’œil De Le Matin : Des villas de la sécheresse aux milliardaires de la démocratie…
Publié le jeudi 20 novembre 2025  |  Le Matin
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« En sortant du parking, Dombo se mouilla deux doigts. Il n'avait aucune raison de faire confiance à l'autre. Il entreprit de compter les billets debout face à la barrière de fil de fer qui clôturait l'Office. De l'autre côté, des buissons épars indiquaient que les lieux étaient encore la brousse. Dombo compta avec un plaisir évident, sûr d'être seul.

Mais là, à quelques mètres, adossé à un arbuste et dissimulé par un buisson, l'archer comptait en même temps que lui. Mais au lieu de billets de banque, il dénombrait, lui, des bulletins de décès avec, tamponnée en gros caractères sur chacun, la mention : mort de faim ! Pressentant une présence, Dombo leva la tête et vit l'archer qui le pointait de sa flèche. Il lâcha aussitôt la liasse sous le coup de la panique. Les billets s'éparpillèrent au vent. Tournant les talons, il esquissa la fuite... » !

Erreur fatale !

C’est un passage de « L’Archer bassari » du journaliste-écrivain Modibo Sounkalo Keita. Une œuvre lue plusieurs fois au second cycle du fondamental et rappelée à nos bons souvenirs par le film (Le Serveur) qui a inspiré notre précédente chronique (L’ŒIL DE LE MATIN : Vivre les mains tendues à nos bourreaux. Le Matin N°653 du jeudi 6 novembre 2025). Dans « Le Serveur », des victimes de différents secteurs constituent un « Commando » pour prendre en otage les officiels réunis dans un hôtel pour le lancement d’un nouveau programme contre… le chômage ! Dans le livre de Modibo Sounkalo, ceux qui sont censés leur venir en aide pour les soulager leur font plus de mal que la sécheresse. Et c’est un archer qui se charge de les venger de ceux qui ont fait de leur galère une source de fortune. Ce roman décrit la lutte d'une communauté bassari d'Oniateh, victime de neuf ans de sécheresse, et expose la situation dramatique des pays sahéliens confrontés à la sécheresse.

Alors que le village d'Oniateh meurt de faim et de soif, l’aide alimentaire qui leur a été promise est détournée par des fonctionnaires véreux pour leur être ensuite proposée à prix d'or sur le marché. Pour survivre, les anciens du village décident de vendre l'idole d'or qui assure la fécondité au sein de la communauté. Ils envoient quatre jeunes du village la vendre dans la capitale. Ceux-ci ne donnant plus de signes de vie, deux émissaires sont envoyés à leur recherche. Quand ils les retrouvent, ils sont convaincus par eux de partager le prix de la vente et de mener une vie de luxe dans la capitale. Ayant appris la nouvelle, un groupe de villageois décide d'envoyer à son tour le jeu archer Atumbi pour les venger. Celui-ci effectue sa mission et les tue un à un avec son arc. Une double enquête, menée par la police et par un journaliste, Simon Dia, permet de trouver les coupables, qui sont finalement épargnés eu égard aux circonstances. Tel est le synopsis de l’œuvre.


Outre la dénonciation des effets de la sécheresse sur le délitement de la société, dont « l'anomie est caractérisée par les détournements successifs », la violence et les abus de pouvoir, ce roman décrit les conséquences connues de l'exode rural qui, le plus souvent dans de telles conditions, condamne les filles à la prostitution et les garçons à l'exploitation ou à l'alcoolisme. Sans compter que pour l’auteur, c’est aussi une manière de rejeter l'aide alimentaire internationale et de préconiser une modernisation de l'agriculture en Afrique.

« Le roman policier convient bien à la dénonciation des crimes économiques et des crimes de sang. Modibo Sounkalo Kéita a été un des premiers à l’introduire dans la littérature africaine francophone. Il l’a utilisé dans L'Archer bassari pour fustiger les pouvoirs publics qui profitent de la misère généralisée par la désertification dans les pays du Sahel : ceux-ci, sans vergogne, ont détourné l’aide humanitaire pour s’enrichir et laisser mourir de lentes agonies ceux à qui un tel recours était destiné », analyse Abdoulaye Berthé dans « L’Archer bassari ou la chronique d’une anomie annoncée dans les pays du sahel » (Institut de français pour les étudiants étrangers/IFE de la faculté de lettres et sciences humaines de l'université Cheikh Anta Diop de Dakar, Sénégal).


Cette œuvre n’est pas sans nous rappeler les « Villas de la sécheresse », en référence à une affaire de mauvaise gestion d'aides internationales dans le passé pour s’enrichir, construire des villas par l’exploitation de la misère de son prochain. L'expression est surtout utilisée pour symboliser un gaspillage de ressources et une mauvaise utilisation de l'aide humanitaire en des temps de crise, une situation qui a marqué les esprits pour être souvent citée en exemple. Comme les « Villas de la sécheresse », nous avons aussi eu dans notre pays « Les milliardaires de la démocratie ». Au lieu d’enrayer la corruption, la délinquance financière… la démocratie leur a servi de terreau fertile. Elle a permis à une élite économique de s’enrichir grâce aux opportunités politiques et à la libéralisation économique... Ce scandale implique des personnes qui, tout en étant richissimes, sont devenues des acteurs centraux du système politique, parfois en contournant des processus démocratiques ou réglementaires. Cette situation soulève des questions sur la concentration du pouvoir et de la richesse.

« L’Archer bassari » nous rappelle également l’affaire dite du « Fonds mondial contre le sida, le paludisme et la tuberculose ». Il s’agit d’un détournement de fonds découvert en 2010 et qui avait entraîné la suspension des subventions par le Fonds mondial. Le gouvernement malien a depuis remboursé les fonds mal gérés et a entrepris des enquêtes internes, tandis que le Fonds mondial a repris et lancé de nouvelles subventions dans le pays après des mesures de réforme.

Les fonds contre le Covid 19 n’auraient pas échappé à la même gestion scandaleuse et certains gestionnaires desdits fonds sont actuellement en prison. En réalité, au Mali, rares sont les programmes et les projets qui ne cachent pas un scandale dans leur gestion financière. Des villas de la sécheresse à la gestion scandaleuse de différents fonds (sida, paludisme et tuberculose ; Covid 19…), en passant par les milliardaires de la démocratie, ce sont les mêmes maux et les mêmes pratiques qui rongent notre société et hypothèquent nos efforts de développement socioéconomiques.

Moussa Bolly



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