Accueil    MonKiosk.com    Sports    Business    News    Annonces    Femmes    Nécrologie    Publicité
NEWS
Comment

Accueil
News
Politique
Article
Politique

La révolution des applaudissements: Quand l’Afrique confond bruit et renaissance
Publié le vendredi 21 novembre 2025  |  L'Alternance
Comment



Il faut le dire brutalement : l’Afrique est en train de se noyer dans sa propre indignation.
Nous vivons l’ère du panafricanisme de salon. Du militantisme d’écran. De la souveraineté en story Instagram. Une époque où brandir un drapeau lors d’un live équivaut à bâtir une Nation. Où dénoncer le néocolonialisme dans un tweet remplace la construction d’une alternative économique viable.
Regardons les chiffres avec lucidité : pendant que nos « éveilleurs de conscience » accumulent des millions de vues sur YouTube, le PIB manufacturier africain stagne à 10% du PIB continental. Pendant qu’on brûle symboliquement des drapeaux français sur les réseaux, 80% de nos échanges commerciaux passent encore par les anciennes métropoles coloniales.
La vérité inconfortable ? Nous avons transformé la lutte anticoloniale en spectacle rentable.
Chaque semaine, un nouveau « leader panafricain » émerge. Costume trois-pièces. Rhétorique flamboyante. Diagnostic juste sur les maux de l’Afrique. Mais zéro blueprint. Zéro infrastructure conceptuelle. Zéro institution créée. Juste du contenu. Du reach. De l’engagement.
Où sont nos Cheikh Anta Diop du XXIe siècle ? Où sont nos Thomas Sankara qui transformaient la théorie en politique concrète ? Où sont les intellectuels qui osent produire 500 pages de pensée structurée plutôt que 280 caractères de slogan ?
Ils existent. Économistes brillants dans les universités d’Abidjan, de Dakar, Accra, Nairobi. Juristes affûtés qui décortiquent les accords léonins. Ingénieurs qui conçoivent des solutions locales. Mais ils sont inaudibles. Parce qu’ils ne crient pas. Parce qu’ils ne simplifient pas. Parce qu’ils refusent de transformer la complexité en punch line consommable.
Le drame, c’est que nous avons collectivement décidé que la pensée lente n’est plus désirable. Nous voulons des réponses immédiates à des problèmes séculaires. Nous voulons la décolonisation en format TikTok.
Parlons franchement : il y a quelque chose de profondément confortable dans la posture de l’éternelle victime. Tant que nous pointons Paris, Washington ou Pékin, nous n’avons pas à regarder nos propres élites prédatrices. Tant que nous dénonçons le FMI, nous évitons de parler de corruption endogène qui saigne nos économies.
Le néocolonialisme existe. Le franc CFA est un anachronisme monétaire. Les bases militaires étrangères sont une insulte à la souveraineté. Mais après ? Après la dénonciation, quoi ?
Qui construit la Banque centrale panafricaine ? Qui rédige les statuts de la monnaie commune alternative ? Qui forme les cadres techniques nécessaires à la transition ? Qui négocie les accords commerciaux Sud-Sud qui pourraient réduire notre dépendance ?
Le nouveau héros africain n’est plus celui qui construit des écoles ou des usines. C’est celui qui a le plus d’abonnés. Celui dont les vidéos deviennent virales. Celui qu’on invite dans les « spaces » pour « casser » un débat.
Nous avons remplacé la profondeur par l’audience. La rigueur par la viralité. La construction par la déconstruction permanente.
Et le pire ? Nous appelons cela « éveil des consciences ».
L’Afrique a besoin de plombiers, d’électriciens, d’agronomes, d’ingénieurs en énergie solaire, de spécialistes en blockchain appliquée, de négociateurs commerciaux formés. Elle a besoin d’institutions solides, de think tanks productifs, d’universités d’excellence, de laboratoires de recherche.
Pas de nouveaux prophètes de l’indignation.
Chaque heure passée à consommer du contenu « panafricaniste » sans proposition concrète est une heure volée à la construction réelle. Chaque euro donné à un influenceur-militant est un euro qui ne va pas dans un fonds d’investissement productif africain.
Nous sommes à un carrefour civilisationnel.
Soit nous continuons cette fuite en avant émotionnelle, ce militantisme performatif qui nous donne l’illusion du progrès tout en nous maintenant dans la stagnation.
Soit nous acceptons la brutalité du réel : la souveraineté se construit dans l’anonymat des bureaux d’études, dans la sueur des chantiers, dans la patience des négociations diplomatiques, dans l’excellence académique, dans la discipline fiscale, dans l’investissement de long terme.
La révolution ne sera pas likée.
L’indépendance ne se retweete pas.
La souveraineté ne se filme pas en selfie.
Le jour où l’Afrique consacrera autant d’énergie à construire qu’elle en consacre à dénoncer, ce jour-là, le monde tremblera véritablement.
En attendant, nous restons ce continent paradoxal : riche de ressources, pauvre d’institutions. Brillant dans la critique, défaillant dans la proposition. Magnifique dans la colère, impuissant dans la construction.
Nos ancêtres qui ont combattu le colonialisme les armes à la main ne méritent pas des descendants qui combattent le néocolonialisme avec des hashtags.
Ils méritent des bâtisseurs.
Sambou Sissoko
Commentaires