À l’abri des regards publics, comme un sous-marin évoluant en eaux profondes, des groupes privés sur WhatsApp, Telegram, Snapchat ou Discord deviennent des espaces où circulent des discours violents, moqueurs, racistes ou sexistes.
Une haine souvent banalisée, partagée entre pairs, qui prospère loin des radars de la modération et peut heurter la sensibilité de nombreux utilisateurs.
Ces groupes fonctionnent sur invitation, limitant ainsi toute surveillance extérieure. Les membres y partagent généralement des opinions similaires, ce qui renforce les biais, les jugements et favorise l’entre-soi. Dans ces espaces clos, l’absence de contradiction et de régulation contribue à une montée en intensité des propos haineux. Contrairement aux publications publiques, ces discussions échappent largement aux mécanismes de signalement, ouvrant la voie à la radicalisation, au harcèlement et à la stigmatisation.
Selon Aliou Diallo, expert des réseaux sociaux, ces bulles numériques ne se forment pas par hasard. « Elles émergent à l’intersection de frustrations sociales réelles, de dynamiques algorithmiques et de la recherche d’appartenance. Chez les jeunes, souvent en quête d’identité et de reconnaissance, un premier contenu polarisant – une vidéo manipulée, une rumeur ou un message émotionnel – agit comme déclencheur. Dans les groupes privés, cette logique s’accélère : l’absence de contradiction, combinée à la répétition, transforme des opinions brutes en convictions rigides. »
Koumba Coulibaly, fact-checkeuse, abonde dans le même sens. Elle souligne que les jeunes ont tendance à se regrouper avec des personnes partageant les mêmes idées, ce qui favorise la création d’espaces privés où les opinions extrêmes se développent sans être remises en question. « Dans ces groupes fermés, les messages négatifs se renforcent mutuellement et peuvent conduire à l’adoption d’attitudes hostiles envers d’autres communautés. Pourtant, derrière ces bulles, il y a souvent des jeunes en quête d’acceptation. Malheureusement, cette recherche d’appartenance peut les entraîner vers des discours de haine, loin des valeurs d’empathie et de respect. »
Les contenus partagés dans ces groupes confirment et amplifient les convictions existantes, créant un véritable effet boule de neige. Les discours haineux y circulent librement, offrant aux membres un sentiment de sécurité et d’impunité. « Cette liberté favorise la normalisation de la haine et renforce des comportements négatifs. L’absence de modération efficace rend ces groupes particulièrement préoccupants dans la lutte contre la haine en ligne », insiste Koumba Coulibaly, qui souligne également la difficulté de vérification et de prévention dans des espaces largement invisibles.
La banalisation progressive de la haine finit par la faire passer pour une vérité partagée. Plusieurs mécanismes psychologiques et sociaux entrent en jeu : le biais de confirmation pousse les jeunes à privilégier les informations qui confortent leurs convictions, tandis que la dynamique de groupe rend toute remise en question difficile. « La désinhibition liée à l’écran facilite des propos plus radicaux, parfois violents. Ces discours servent souvent d’exutoire à des frustrations profondes liées au sentiment d’exclusion ou d’injustice », explique Aliou Diallo. Selon lui, la haine circule dans ces groupes à la fois par peur des sanctions publiques, par stratégie et par sentiment d’impunité, ces espaces donnant l’illusion d’un refuge sécurisé où se construisent pourtant les narratifs les plus dangereux.
Toutefois, tous les groupes privés ne tolèrent pas ces dérives. Certains administrateurs se montrent particulièrement vigilants. Kissima Kébé, journaliste et administrateur de plusieurs groupes de la diaspora, décrit des stratégies de régulation strictes. « Lorsqu’un message haineux est publié, les administrateurs demandent en privé à l’auteur de le supprimer. En cas de refus, la publication est retirée, accompagnée d’un avertissement, voire de l’exclusion si ce n’est pas une première infraction. »
Les conséquences de ces bulles de haine sont néanmoins préoccupantes. Elles affectent la santé mentale des jeunes, fragilisent la cohésion sociale et peuvent alimenter la violence hors ligne. Maimouna Konaté alerte sur les impacts psychologiques : « Les discours haineux dans les messageries privées brisent le sentiment de sécurité et de confiance, provoquant anxiété, angoisse, dépression et parfois des troubles psychiques graves pouvant mener au suicide. » Elle distingue également les plateformes : WhatsApp et Snapchat favorisent une haine de proximité liée au harcèlement, tandis que Discord et Telegram, plus larges, sont davantage des vecteurs de radicalisation.
Face à ce phénomène, la sensibilisation aux conséquences de la haine en ligne, la promotion des valeurs d’inclusion et le renforcement des mécanismes de signalement apparaissent comme des leviers essentiels. Pour Aliou Diallo, « ces bulles favorisent une radicalisation progressive, affaiblissent l’esprit critique et banalisent la violence verbale. À long terme, elles peuvent conduire à l’isolement social et à une fragilisation psychologique, transformant les jeunes à la fois en victimes et en relais de la désinformation haineuse. »
La vérification de l’information, lorsqu’elle devient un réflexe collectif, contribue à freiner la viralité des messages haineux. La création d’espaces alternatifs de dialogue et la responsabilisation des administrateurs de groupes demeurent également des pistes centrales pour enrayer la propagation de cette haine silencieuse mais profondément destructrice.
Oumou Fofana
Ce reportage est publié avec le soutien de Journalistes pour les Droits Humains (JDH) au Mali et NED