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Tribune: la démocratie n’a pas échoué au Mali : c’est la gouvernance qui a failli
Publié le lundi 12 janvier 2026  |  L'Alternance
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Une des conclusions marquantes de l'atelier des 8 et 9 janvier 2026 sur « Démocratie, Gouvernance et Dépendance économique ».

Depuis quelques années, un discours de plus en plus répandu au Mali tend à faire de la démocratie la cause première de nos échecs politiques, institutionnels et sociaux. À mesure que s’aggravent l’insécurité, la crise économique et la défiance citoyenne, la démocratie est présentée comme un luxe importé, inadapté à nos réalités, voire responsable du chaos ambiant.

Cette lecture est non seulement erronée, mais surtout dangereuse, car elle détourne le débat de sa véritable cible : l’échec de la gouvernance, non celui de la démocratie.

Démocratie et gouvernance : une confusion entretenue

La démocratie est avant tout une somme de principes, de valeurs et de structures : souveraineté populaire, liberté, égalité, participation, État de droit, séparation des pouvoirs, responsabilité des dirigeants. Elle constitue un horizon normatif, un cadre de référence destiné à garantir à la fois le bonheur social et l’épanouissement individuel.

La gouvernance, quant à elle, renvoie à la manière concrète d’exercer le pouvoir : qualité des décisions publiques, gestion des ressources, efficacité administrative, transparence, redevabilité et justice dans l’action de l’État.

Autrement dit, la démocratie confère la légitimité ; la gouvernance détermine les résultats. Au Mali, cette distinction essentielle a été volontairement brouillée. Les défaillances de l’action publique, la corruption systémique, l’impunité, la captation des institutions par des intérêts privés et l’abandon progressif des territoires ont été imputées à la démocratie elle-même. C’est une erreur d’analyse et une fuite en responsabilité.

Ce qui a échoué, ce n’est pas la démocratie, mais sa trahison

Le Mali n’a pas souffert d’un excès de démocratie, mais de son instrumentalisation. Les mécanismes démocratiques ont trop souvent été réduits à des rituels électoraux vidés de sens, sans souci de gouvernance vertueuse.

Les élections ont servi à légitimer des pratiques de prédation plutôt qu’à renouveler le contrat social.

Les institutions ont existé formellement, mais sans efficacité réelle.

L’État de droit a été proclamé, sans être incarné ou respecté.

Ce sont là des échecs de gouvernance, pas de démocratie.

Rejeter la démocratie au motif qu’elle aurait produit de mauvais dirigeants revient à accuser la boussole lorsque le navigateur refuse de lire la carte.

Pour une démocratie enracinée : sortir de l’illusion de l’importation

La crise actuelle révèle toutefois une exigence légitime : celle d’une démocratie intelligible, appropriée et enracinée. Trop longtemps, la démocratie a été présentée comme un modèle extérieur, plaqué sur des sociétés supposées réfractaires à la participation et à la délibération collective. Or, l’histoire sociale et politique du Mali regorge de mécanismes endogènes de gouvernance concertée : gestion collégiale des affaires communautaires (le "blon") , recherche du consensus (l'arbre à palabre"), primauté de la parole donnée (le "kankélintiguiya"), responsabilité morale des autorités (le "kiléin-néya) , centralité du dialogue social (le "fo-kabin") .

Ces pratiques ne portaient peut-être pas le nom de « démocratie », mais elles en incarnaient l’esprit.

L’enjeu n’est donc pas de rejeter la démocratie, mais de la réconcilier avec nos références culturelles, nos langues politiques et nos institutions sociales. Une démocratie qui parle au citoyen, parce qu’elle s’inspire de son vécu, est infiniment plus solide qu’une démocratie réduite à des textes ou à des procédures technocratiques.

La véritable urgence : refonder la gouvernance

Le Mali n’a pas besoin d’un renoncement démocratique, mais d’une refondation profonde de la gouvernance :

1- gouvernance responsable plutôt que prédatrice;

2- gouvernance inclusive plutôt que confiscatoire;

3- gouvernance transparente plutôt qu’opaque;

4- gouvernance orientée vers l’intérêt général plutôt que vers la survie des élites.

Sans bonne gouvernance, aucun régime — démocratique ou non, voire militaire — ne peut produire la stabilité, la justice et la prospérité. Mais sans démocratie, la gouvernance devient tôt ou tard autoritaire, arbitraire et fragile.

Réhabiliter la démocratie, réformer la gouvernance

La démocratie n’est pas le problème du Mali. Elle reste, malgré ses détournements, le meilleur cadre connu pour concilier liberté, dignité humaine et cohésion sociale.

Ce qui a échoué, c’est une gouvernance déconnectée des valeurs démocratiques et des réalités socioculturelles du pays.

Réhabiliter la démocratie passe donc par un double mouvement :

1- l’enraciner dans les pratiques et les imaginaires locaux ;

2- la protéger par une gouvernance intègre, efficace et responsable.

C’est à ce prix seulement que la démocratie cessera d’être perçue comme une promesse trahie pour redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un instrument d’émancipation collective et d’épanouissement individuel.


Par Dr. Mahamadou KONATÉ

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