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Corruption : Petits présents, un mal, un drame social
Publié le mercredi 14 janvier 2026  |  Mali Tribune
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« Bonya » (respect), « woro songo » (prix de la cola), « buru songo » (prix du pain) … Les termes et les vocables ne manquent pas dans les langues nationales maliennes pour parler des « petits cadeaux » indus qui font le lit de la corruption. Une pratique qui inquiète mais que tout le monde semble accepter.

Qu’est-ce qui fait que cette corruption passe dans la société ? Comment dénoncer un phénomène a priori accepté par le plus grand nombre ?

Selon le mouvement Transparency Internationale dans un document intitulé « Dictionnaire de la corruption », la corruption se définit comme étant « le détournement à des fins privées d’un pouvoir confié en délégation ». Sous cet angle, des actes qu’on pourrait qualifier de « corrompus » sont courants au Mali.

Cette corruption se manifeste dans les services publics, les échanges avec les administrations, et peut prendre la forme de pots-de-vin, de faveurs indues ou d'autres formes d'influences.

L’expérience de Myriam (nom d’emprunt), directrice commerciale dans une agence de communication à Bamako, décrit bien le phénomène. « Chaque fois que je trouve un marché, des agents de la structure contractante m’exigent qu’un pourcentage leur revienne. Et, c’est à prendre ou à laisser », témoigne écœurée la dame. Myriam dit ne plus être « sûre de pouvoir tenir à ce rythme » tellement, cette forme d’extorsion de fonds « est quasi ancrée dans les mœurs ».

La corruption peut aussi prendre des formes plus banales : un pot-de-vin pour accélérer une procédure administrative, un « cadeau » pour réussir un examen, ou une faveur obtenue à travers des connaissances plutôt que par le mérite. Ces pratiques, devenues routinières, finissent par être perçues comme « normales » dans de nombreux secteurs.

Après avoir passé « toute une journée » à faire la queue, l’entrepreneur Omar Keita témoigne qu’il a dû se résoudre à donner 10.000 F.CFA au pompiste qui refusait de le servir sans cette « gratification ».

Le Mali a connu ces derniers mois une grande pénurie de carburant causée par des attaques « terroristes » contre les camions-citernes en provenance du Sénégal et de la Côte d'Ivoire.

Omar Keita s’est dit « profondément blessé » par son acte. Pourtant, cette pratique corruptive est devenue banale et crée un cercle vicieux. Plus elle s’ancre dans les habitudes et se répand, moins la corruption est perçue comme un mal. Un glissement culturel qui constitue l’un des principaux facteurs qui installent son acceptation au sein de la société.

Sibiri Diarra, ancien fonctionnaire international à la retraite, rappelle que dans le système des Nations-Unies, « les cadeaux étaient bien encadrés », et ne pouvait dépasser une certaine valeur, sinon c’est assimilable à de la corruption. Dans ces grandes organisations comme dans certains pays, ces « cadeaux » sont bien organisés, et pourtant, les scandales de corruption n’y manquent pas.

Dans des pays comme le Mali où ces genres de règles sont peu connues du grand public, c‘est la porte ouverte à tous les abus. Pour le réseau Malien de lutte contre la corruption, le manque de sanctions réelles renforce la pratique.

Mohamed Abdellahi Elkhalil, sociologue, spécialiste des questions sociales et sécuritaire du Sahel, explique que « la corruption a infiltré les rouages de la société malienne ». Le sociologue contacté par Ouestaf News pour donner son analyse sur le phénomène, évoque « une normalisation » de la pratique avec des risques qui mettent en « péril les fondements de la démocratie et de l’économie du pays ».

Selon lui, la banalisation des pratiques corruptives est « sociologique » et non « culturelle ». « L’envie de vouloir vivre au-delà de ses moyens », encourage et répand la corruption, ajoute-t-il.

Oumar Korkosse, membre du Réseau des communicateurs traditionnels pour le développement au Mali (Recotrade), « dans certains contextes, la pauvreté et le chômage jouent un rôle de catalyseur » de la corruption. Interpellé par Ouestaf News sur la question, Korkosse estime que « quand les salaires sont bas ou irréguliers, les petits actes de corruption deviennent une source de revenus complémentaires pour survivre ». Ainsi, même ceux qui voudraient agir avec intégrité s’y laissent aller.

Face à cette réalité, la question n’est pas seulement juridique ou politique. Elle est « profondément morale » estime le Réseau malien de lutte contre la corruption dans …(déclaration ?? quand ??). Pour ce réseau il y a un besoin de construction d’« une conscience citoyenne, fondée sur l’éthique, la responsabilité et le respect du bien commun ».

A ce titre, estime le réseau, « les initiatives de la société civile, les programmes d’éducation à la citoyenneté et les discours religieux peuvent jouer un rôle essentiel dans cette prise de conscience ».

Phénomène endémique

Selon un sondage mené en mars 2024 par Afrobaromètre, aux yeux des citoyens, les juges et magistrats, les hommes et femmes d’affaires, les fonctionnaires, les agents des impôts, les policiers et gendarmes seraient les plus trempés dans des affaires de corruption. En plus, bon nombre de citoyens disent avoir versé un pot-de-vin pour obtenir un service public.

Afrobaromètre est un réseau de recherche panafricain, « indépendant et non-partisan », qui réalise des sondages de l'opinion publique sur des sujets économiques, politiques et sociaux à travers le continent africain.

Sur les routes, la corruption est omniprésente, et elle exaspère Ousmane Diarra, conducteur de taxi-moto. Selon lui, les policiers l’interpellent cinq à six fois dans la journée pour les mêmes motifs. Qu’il soit « en règle ou non », il est obligé de « payer » 1.000 ou 2.000 FCFA à chaque contrôle routier, s’alarme-t-il. « C’est énorme », estime Ousmane Diarra qui dit passer « une bonne partie » de sa journée à « supplier » les agents.

Le sondage de Afrobaromètre qui fait le point sur le phénomène dans toutes ses dimensions (secteurs, acteurs, formes et risques dans la dénonciation) retrace l'évolution sur la décennie écoulée.

Le sondage révèle également que c’est au sein des administrations publiques que les pratiques corruptives sont plus courantes. Que ce soit dans les établissements publics de santé, les écoles publiques ou à la police, l’étude de Afrobaromètre montre que les citoyens ont recours à la corruption pour accéder à certains services.

En raison de ces pratiques, le Mali est perçu comme un pays avec un niveau de corruption très élevé.

Avec un score de 27 sur 100 dans l'Indice de perception de la corruption (IPC) de Transparency International en 2024, le Mali se situe à la 135e position sur 180 pays évalués. Même situation dans le un autre rapport similaire (cite le nommément et son auteur) (début 2025) où le Mali se situe au 136e rang avec un score de 28/100. Cette stagnation confirme la persistance d’un niveau élevé de corruption perçue.

Performance du Mali dans l’Indice de perception de la corruption (IPC) de 2020 à2025

Année 2020 2021 2022 2023 2024 2025

Score 30/100 29/100 28/100 28/100 27/100 28/100

Rang 129e 136e 137e 136e 135e 136e

Les notes dans l’IPC présentent également le Mali parmi les pays où « le secteur public est considéré comme fortement corrompu par des analystes, des hommes d’affaires et des experts internationaux », explique un expert de la société civile, travaillant sur les questions de gouvernance.

En 2023, le Worldwide Governance Indicators de la Banque mondiale indique que le niveau de contrôle de la corruption au Mali se situe à - 0,86. « Ce score nettement en dessous de la moyenne mondiale (-0,04), indique une faible capacité des institutions pour combattre et contrôler la corruption », précise le rapport de la Banque mondiale.

« Lorsqu’une grande partie de la population doute de l’intégrité des institutions la corruption peut devenir une stratégie de survie. Puisque tout le monde le fait, pourquoi pas moi ? », explique Me. Soumaré Boubacar, avocat au Barreau de Bamako.

Aminata Aagaly Yattara
Faydy Dramé
Tidiane Sy
Ouestafnews

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