Alors que de nombreux opérateurs économiques ont choisi l’exil, la prudence ou l’attentisme, un homme continue de miser, coûte que coûte, sur le Mali. Son nom : Ibrahima Diawara. Entrepreneur discret mais influent, bâtisseur patient d’un empire industriel, il incarne aujourd’hui un paradoxe cruel : celui d’un investisseur sanctionné pour avoir cru en son pays.
Depuis le début de la crise sécuritaire et institutionnelle que traverse le Mali, les capitaux se font rares. Beaucoup d’entrepreneurs, nationaux comme étrangers, ont réduit la voilure, gelé leurs projets ou délocalisé leurs activités vers des environnements jugés plus sûrs. Ibrahima Diawara, lui, a fait un autre pari : rester. Rester pour produire. Rester pour employer. Rester pour investir, là où d’autres reculent.
À la tête de plusieurs unités industrielles et commerciales, l’homme n’a cessé de créer des sociétés, d’ouvrir des sites de production, de maintenir des milliers d’emplois directs et indirects, convaincu que l’économie reste l’un des derniers remparts contre l’effondrement social.
Mais cette foi semble aujourd’hui lourdement éprouvée. Depuis plusieurs mois, certaines usines appartenant au groupe Diawara sont régulièrement la cible d’attaques et de saccages attribués à des groupes djihadistes. Matériels détruits, stocks incendiés, chaînes de production à l’arrêt : les pertes financières sont considérables, parfois irréversibles.
Ces attaques ne relèvent plus de simples dommages collatéraux. Elles prennent la forme d’un harcèlement économique méthodique, visant des symboles de présence étatique et de résistance entrepreneuriale dans des zones fragilisées.
En clair, produire devient un acte de bravoure. Investir, un risque quasi suicidaire. Le cas d’Ibrahima Diawara illustre une réalité préoccupante : les djihadistes ne s’attaquent plus seulement aux forces de défense ou aux institutions publiques. Ils ciblent désormais l’économie nationale, ses acteurs, ses infrastructures, ses moteurs de croissance.
Détruire une usine, ce n’est pas seulement brûler des machines. C’est priver des familles de revenus. C’est décourager l’investissement. C’est affaiblir l’État sans tirer un coup de feu contre lui.
À ce titre, les attaques contre les installations industrielles sont une stratégie de guerre économique assumée. Face à ces épreuves, l’entrepreneur reste étonnamment discret. Peu de communication, peu de plaintes publiques. Mais jusqu’à quand ? Car une question s’impose, lancinante : peut-on raisonnablement demander à un investisseur de continuer à perdre, seul, au nom du patriotisme économique ? Où est l’État quand des entreprises nationales sont méthodiquement détruites ? Quelle protection réelle pour ceux qui créent de la richesse en zone à risque ? Quel signal envoie-t-on aux investisseurs maliens et de la diaspora ?
Victime ou symbole ?
Ibrahima Diawara est-il une victime de sa foi en le Mali, ou le symbole d’un courage que le pays peine à protéger ? La question mérite d’être posée, sans complaisance.
Car au-delà de son cas personnel, c’est l’avenir même de l’investissement productif national qui est en jeu. Un pays qui laisse ses entrepreneurs seuls face à l’insécurité court le risque de se vider de ses forces vives économiques.
Et lorsque les derniers qui y croient encore commenceront à douter, il sera peut-être déjà trop tard.