Le Mali traverse une zone de turbulences identitaires inédite. Alors que les autorités de transition s’attellent à la refondation de l’État, une frange de «défenseurs» radicaux s’arroge le droit de distribuer les certificats de patriotisme à coups d’insultes et de menaces.
Entre l’indignation officielle du Haut Conseil Islamique et le désarroi des citoyens épris de dialogue, le climat social se crispe. Plongée dans une nation, où la parole devient un acte de bravoure.
Le cri de l'Imam: la foi face à l'opprobre
L’image est forte, presque solennelle. La semaine dernière, lors de la présentation des vœux des Forces Vives au Palais de Koulouba, le silence s’est fait plus lourd lorsque l’Imam Bah, porte-parole du Haut Conseil Islamique, a pris la parole. Ce n’étaient pas de simples vœux de circonstance, mais un cri d’alarme: la communauté musulmane se dit dénigrée, menacée par ceux qui se présentent comme les «boucliers» du régime.
Pour l'Imam, le constat est sans appel: ces pratiques ne protègent rien, elles divisent. Elles fissurent le socle de la cohésion nationale au moment précis où le pays a besoin d'unité. En appelant le Président de la Transition à arbitrer ce chaos verbal, le religieux pointe du doigt une dérive inquiétante: la naissance d’une inquisition numérique et sociale.
Les nouveaux propriétaires de l'air
Il y a quelque chose de fascinant, et de terrifiant à la fois, dans cette métamorphose du paysage malien. Jadis, le respect de l'aîné et de la différence était le ciment de nos «Grins». Aujourd’hui, il semble que l'oxygène même de la République ait été privatisé par une caste de nouveaux maîtres. Munis de leurs claviers comme d’autant de fusils d'assaut, ils règnent sur les réseaux, décrétant qui est digne d'être Malien et qui doit être jeté aux gémonies.
Leur stratégie est celle de l’obscurité : éteindre les lumières de la critique, aussi constructive soit-elle. On ne discute plus avec l'intelligence, on l’intimide. On ne répond pas à l'argument, on promet l'enfer d'une «prison obscure».
Le paradoxe du souverainisme
Le drame réside dans ce détournement sémantique. Nombreux sont les Maliens qui, comme beaucoup d'entre nous, ont soutenu et soutiennent encore l’idéal de souveraineté. Ce rêve d’un Mali debout, maître de son destin et de ses ressources, est une flamme légitime. Mais comment peut-on prôner la souveraineté face à l’extérieur tout en instaurant une servitude intérieure ?
Gouverner, ce n’est pas dompter. C’est bâtir un toit assez large pour abriter toutes les contradictions d’un peuple. En transformant le soutien aux institutions en un zèle hystérique et haineux, ces «protecteurs» autoproclamés commettent une erreur historique : ils créent des ennemis là où il n’y avait que des doutes, et de la rancœur là où il restait de l’espoir.
L'urgence d'un arbitrage
Le silence des autorités face aux excès de leurs partisans les plus virulents commence à ressembler, pour beaucoup, à un consentement. Pourtant, l'histoire nous enseigne que celui qui utilise un monstre pour garder sa porte finit souvent par être dévoré par lui.
Le Mali est un grand corps malade de ses excès de langage. La souveraineté ne se mange pas, elle se vit dans la dignité, le pain et, surtout, le respect mutuel. Si la République devient une salle d’interrogatoire géante où même les autorités religieuses se sentent en sursis, alors c’est l’âme même du Mali qui est en péril. Il est temps de rendre aux Maliens l’air qu’ils respirent, avant que l’asphyxie ne soit totale.
Par A.K DRAMÉ