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Mamadou Ndiaye auteur du livre, ‘’libération des intelligences : « ’La libération des intelligences’’, c’est que les Africains se disent, maintenant nous aussi, on a une intelligence »
Publié le mercredi 28 janvier 2026  |  Mali Tribune
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L’ancien directeur général de l'Agence pour la Promotion des investissements (API-Mali), responsable financier, ingénieur commercial, expert, consultant, plusieurs fois directeur administratif et financier, ancien président de la Jeune Chambre internationale, homme politique dès l’aube de la Démocratie au Mali, les années 90, enseignant-formateur et aujourd’hui, écrivain, Mamadou Ndiaye publie un livre de 236 pages, intitulé : « Libération des intelligences : Une chance pour l’Afrique ».

L’ancien directeur général de l'Agence pour la Promotion des investissements (API-Mali), responsable financier, ingénieur commercial, expert, consultant, plusieurs fois directeur administratif et financier, ancien président de la Jeune Chambre internationale, homme politique dès l’aube de la Démocratie au Mali, les années 90, enseignant-formateur et aujourd’hui, écrivain, Mamadou Ndiaye publie un livre de 236 pages, intitulé : « Libération des intelligences : Une chance pour l’Afrique ».

Mali Tribune : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ‘’Libération des intelligences’’, à ce moment précis de l’histoire de l’Afrique et du monde ?

Mamadou Ndiaye : C'est moi-même qui me suis remis en cause. Je me suis rendu compte que, quelque part, j'ai eu le sentiment à un moment donné que ma propre intelligence a été emprisonnée. D'abord, ma formation, mes activités etc. Il y a des termes, il y a des concepts qu'on a toujours utilisés et au soir de ta carrière, tu te rends compte que c'est comme si on vous a donné des paquets. Il y a un contenu dans le paquet. On l'a fermé, on l'a scellé, on a mis une étiquette et on te demande d'utiliser le paquet, sans l'ouvrir. Je donne quelques exemples de titres : démocratie, gouvernance, laïcité etc. Et nous, on a pris ça, on ne l'a pas ouvert. Tu sors tout de suite, tu vas demander à quelqu'un, la démocratie, il va te donner un contenu qu'il a eu, soit à l'école, soit à la radio ou la télévision. Essentiellement, ce sont des télévisions étrangères qui nous ont façonnés pendant des années et des années.

Et tout ce qui nous arrive, c'est que nous sommes le fruit de ces paquets qu'on n'a pas voulu ouvrir. Et moi, j'ai voulu ouvrir ces paquets-là, les décortiquer et utiliser mon intelligence parce que le bon Dieu nous a donné une intelligence à chacun de nous. Malheureusement, jusqu'ici, on a utilisé ces concepts-là avec les intelligences des autres. Donc, ce que moi j'appelle aujourd'hui, c'est un sursaut pour que nous utilisions chacune de nos intelligences pour dire quand on dit la Constitution, ce n'est pas la Constitution de la Vème République française qu'on recopie en changeant des points et des virgules, c'est en tant que Malien, issu d'un pays qui a mille ans d'histoire, la Constitution, ça devrait être quoi? Est-ce que c'est un ‘’Benkan’’, ‘’Entente’’, Un ‘’Folikan’’ ‘’le Salut’’? Ou bien, c'est la Constitution avec article 1, article 2, article 3, comme les Français nous ont dit, et puis on change quelques virgules et quelques mots et on adopte ?

Mali Tribune : Quand vous dites l'intelligence des autres, vous parlez de l'Occident, de la France ?

M. N. : L’intelligence des autres, et les autres c'est tout le monde. C’est ce que vous avez cité. C'est l'Occident. On ne peut pas dire qu'on a été trop influencé par les Soviétiques, eux ils ont une autre manière d'influencer, mais il y a aussi l'influence orientale. C'est-à-dire le monde arabe, qu'on confond souvent avec l'Islam. Il y a beaucoup de choses aujourd'hui qu'on fait qui sont uniquement la répétition des traditions arabes et qui n'ont rien à voir avec l'Islam. Et la troisième intelligence aujourd’hui, c'est ce qu'on appelle l'intelligence artificielle, qui est la plus grave. Je ne l'ai pas abordée dans le livre. C'est l'intelligence des autres qui donne des contenus à travers les réseaux sociaux. Si tu vois qu'on n'arrive pas à lire le livre, c'est que les jeunes, y compris toi, tu n'arrives pas à te concentrer pendant 30 secondes sur le même sujet. Donc, nous travaillons tous avec l'intelligence des créateurs de contenus d’autres intelligences. Et de plus en plus, 90 % des contenus sont faux aujourd'hui, avec l'intelligence artificielle. Donc c'est extrêmement grave ce qui se passe aujourd'hui.



Mali Tribune : D'accord. Et pouvez-vous nous citer quelques points de thématiques, d'exemples de contenus que vous avez décortiqués dans ce livre-là, à part la démocratie et la constitution ?

M. N. : Oui. Alors, j'ai commencé d'abord par des concepts de culture générale.

Non, d'abord par l'intelligence. Il faut qu'on discute sur l'intelligence pour savoir ce que c'est que l'intelligence, et faire la différence entre l'intelligence et l'intellect. C'est d'abord ça, parce que pour moi, l'intellect, c'est l'intelligence du rationnel. Tout ce qui est rationnel, tout ce qu'on voit à l'école et tout. Mais l'intelligence ne se limite pas à ça. Tu as l'intelligence émotionnelle, tu as l'intelligence du détachement, l'intelligence relationnelle… Souvent, on pense que juste les intellectuels sont intelligents, alors que quelqu'un qui n'a pas été à l'école peut être intelligent aussi.

Donc ensuite, la civilisation, j'ai parlé des valeurs, j'ai parlé de la solidarité, j'ai parlé du genre, j'ai parlé de la paix. J'ai abordé les relations de l'Afrique avec le monde. La colonisation, l'indépendance, le panafricanisme, tout ça, ce sont des concepts aujourd'hui que nous consommons en bloc.

Ensuite, il y a d'autres, comme la refondation, la souveraineté, qui sont très à la mode aujourd'hui. Je n'ai pas eu peur d'attaquer ces concepts qui sont aujourd'hui très sensibles. Et en utilisant son intelligence, on arrive à donner un contenu qui peut être différent de ceux qu'on nous a inculqués.

Mali Tribune : Lorsque vous parlez de ‘’libération des intelligences’’, de quoi s'agit-il concrètement : d'un processus politique, éducatif, culturel ou spirituel ?

M. N. : Je commencerai d'abord par éducatif, peut-être spirituel, politique. C'est un peu de tout. C'est que simplement, on ne se rend pas compte qu'on a la capacité de réfléchir. On ne l'utilise pas. Comme je l'ai dit, on a pris le fruit de l'intelligence de ceux qui nous ont colonisés. Même après qu'ils nous ont colonisés. L’école postcoloniale aujourd'hui, c'est le contenu de l'intelligence des autres. Et ça, c'est politique, c'est éducatif et même spirituel. Le culturel. Vous savez, avec l'islam, il y a la tradition islamique et puis il y a la tradition arabe. Là aussi, il y a une intelligence culturelle extérieure qui nous envahit. Et enfin, l'intelligence artificielle, comme je l'ai dit avec les réseaux sociaux. C'est qu'on oublie que nous-mêmes, on a la capacité de réfléchir. Et quand on vous dit quelque chose et qu'on court aller voir un dictionnaire et qu'on pense que ce qui est dans le dictionnaire, c'est ce qui est vrai, mais ce n'est pas vrai parce que rien n'est neutre. Ce qui est dans le dictionnaire, c'est fait avec l'esprit de quelqu'un d'autre, avec l'intérêt de quelqu'un d'autre. Ce qui est dans Wikipédia, c'est pareil. Ce qui est dans l'intelligence artificielle, on pense que c'est neutre, mais tout est orienté. Donc la libération des intelligences c'est que les Africains se disent maintenant, nous aussi on a une intelligence. Pourquoi on va prendre ce que les autres nous disent et on va prendre ça comme de l'argent comptant. Avec de la certitude et l'école nous a rendu ce mauvais service parce qu'elle nous a donné de la certitude. Surtout quand on est diplômé, on pense que le PIB, le taux de croissance et ceci et cela, c'est quelque chose qui est absolu. On n'a pas le droit de réfléchir et d'avoir une opinion qui est différente de ça. Alors que nous avons une culture, nous avons un fond extrêmement important. Nous avons nos ‘’Dambé’’, nos ‘’Sinangouyan’’, nos ‘Kkanumèya’’ etc. Mais tout ça on nous a appris que ça c'est du folklore, que c'est de la légende et ce qui est réel c'est ce qu'on nous a appris à l'école.

Mali Tribune : A qui adressez-vous prioritairement cet ouvrage ? Aux décideurs politiques, aux intellectuels, à la jeunesse africaine ou à la communauté internationale ?

M. N. : Je dirais d'abord à la jeunesse africaine parce que c'est elle qui est le nerf de la guerre aujourd'hui. L'Afrique dépend de sa jeunesse et tous les continents sont en train de vieillir et l'Afrique son principal atout c'est sa jeunesse. Les ressources naturelles et économiques, la principale ressource c'est vraiment la ressource humaine qui est notre jeunesse. Et si notre jeunesse aujourd'hui prend conscience qu'elle a une intelligence. Bien sûr l'intelligence ça ne veut pas dire qu'on doit se couper du reste du monde. On a un monde tellement inter relié qu'on ne peut pas se couper des autres. Mais on a une intelligence.

Ça s'adresse aussi aux autorités. Parce que nous tous, comme je l'ai dit, j'ai commencé pour moi-même, mais même les autorités, sans se rendre compte souvent, on suivit des chemins. Soit donné par l'environnement ambiant, soit la presse ou nos éducations. Ce qu'on a appris à l'école.

Donc les dirigeants politiques mais bien sûr aussi la communauté internationale. Regardez ce qui se passe entre les Etats-Unis et le Venezuela on pense que le Venezuela est la victime mais la victime finale ça risque d'être les Etats-Unis. Parce qu'aujourd'hui, ceux qui pensent dominer le monde, s'ils continuent à agir comme ça, avec condescendance comme on le voit. C'est fini le temps où quelques personnes dominent et ils imposent aux autres avec de la condescendance. Je prends l'exemple entre les Etats-Unis et le Canada. Le Premier ministre du Canada a fait une déclaration qui est dans toute la presse aujourd'hui. Il y a jusqu'à 4-5 ans le Canada était pratiquement comme un appendice des Etats-Unis. Les Canadiens pensaient qu'ils étaient des Américains et toutes les relations se passaient avec eux. Avec tout ce qui est en train de se passer, il y a un déclic. Il y a l'intelligence du Canada qui s'est réveillée. Le Premier ministre dit désormais, on n'est plus lié. Le monde est ouvert et on se rend compte qu'on a une intelligence. On est capable de faire autre chose que nos relations avec les Américains. Donc ça s'adresse aussi au reste du monde.

Mais bien sûr aussi aux intellectuels parce que l'intellect seul ne suffit pas. L'intellect peut amener à l'abîme. L'intelligence du seul rationnel et que on n'est pas capable de mettre dans la balance, les autres aspects de la vie : Les aspects relationnels, émotionnels, ce qui est positif, ce qui n'est pas ce qui est acceptable, ce qui ne l'est pas. Sans cela, l'intellectuel peut devenir un monstre. Ça veut dire que tu n'as qu'une seule dimension de ton intelligence et les autres, tu les as mis au frigo.

Mali Tribune : Dans le livre, vous invitez à, «repousser nos boussoles » : Quelles sont selon vous les boussoles intellectuelles qui ont le plus désorienté l'Afrique depuis les indépendances ?

M. N. : Bon, moi j'évite de m'enfermer dans l'intellectuel, moi je suis ouvert. Comme je l'ai dit, on va voir dans le livre qu'il y a huit dimensions de l'intelligence. L'intellect n'est qu'une des huit dimensions. Donc, je ne me réfère pas seulement aux intellectuels. Les premières boussoles, c'est d'abord les valeurs. Et vous savez, une valeur, ça peut être visible, tangible, comme ça peut être implicite. Et quand on voit dans le monde, globalement on peut considérer que dans l'hémisphère nord, ils sont dans les systèmes où les valeurs sont explicites et quantifiables. On peut les monnayer et puis c'est formalisé.

Alors que chez nous, ces boussoles-là, le ‘’Sinangunya’’, par exemple, moi je rencontre, je suis un Ndiaye, je rencontre un Traoré ou un Dembélé, ce n'est écrit nulle part. On ne se connaît pas. Spontanément comme ça, ces boussoles se mettent en marche. Quand on nous juge et quand nous-mêmes, nous laissons ça, le ‘’Dambé’’, le ‘’Maya’’, ça, ce n'est écrit nulle part. Et le plus grave, c'est que nous-mêmes, je ne dirais même pas les jeunes, mais même nous, d'un certain âge, nous commençons à perdre ces valeurs-là. Au profit de tout ce qui n'est pas monnayable.

Mali Tribune : Quand vous dites valeurs monnayables, vous parlez de quoi concrètement?

M. N. : Vous savez, en marketing, en finance et tout ça, la valeur, c'est le surplus de tout ce que ça apporte sur ce que ça te coûte. Donc c'est ça qui fait de la valeur. Quand je prends ça, tout ce que ça m'apporte comme bénéfice, c'est supérieur à tout ce que ça me coûte comme argent que je vais dépenser. Donc je considère que c'est de la valeur. Et l'une des illustrations de la valeur, c'est le prix.

On pense que le prix est la représentation de la valeur, alors que c'est faux. La valeur, ce n'est vraiment pas quelque chose de tangible. La valeur, c'est ce que moi, je considère comme important. Et dans la culture universelle, on est en train de nous amener dans un domaine où ces boussoles invisibles perdent de moins en moins leur valeur.

Mali Tribune : Qu'est-ce qu'il faut faire?

M. N. : Il faut revenir à nous rappeler, à nous ressourcer. Il y a un proverbe qui dit que quand les racines sont fortes, les branches peuvent se déployer. Donc tu n'as pas peur de te perdre, d'affronter le monde et d'aller à la modernité. Comme les Japonais aujourd'hui, ils sont modernes, mais ils gardent leurs valeurs. Quand un arbre a ses racines, les branches peuvent aller n'importe où. Mais beaucoup de gens disent, ah non, non, non, quand tu parles des valeurs, quand tu parles de nos traditions, c'est comme si on revient. C'est faux. Les valeurs ne sont que des racines qui nous permettent d'évoluer comme tout le monde, d'aller à la rencontre des autres, mais en ayant nos propres valeurs.

Ça, ce sont des boussoles intérieures. Comme la solidarité. La solidarité, chez nous, elle est implicite. On ne demande pas la solidarité. Elle est spontanée. Mais quand on est obligé de structurer la solidarité à travers ce qu'on appelle des mutuelles, à travers des lois et autres, ça veut dire qu'on a perdu la solidarité spontanée que nous avons en nous. Et l'Occident est plus fort que nous dans ça, parce que, eux, la solidarité est structurée.

Mali Tribune : Peut-on, selon vous, parler alors d'une crise des repères universels ou s'agit-il surtout d'une crise de leur appropriation par nos sociétés ?

M. N.: Surtout pas une appropriation parce que c'est ça la colonisation. Si on doit s'approprier des repères des autres, ça veut dire qu'on est colonisé. En revanche, on doit apporter notre contribution aux repères universels.

Mali Tribune : Est-ce qu'il y a une crise des repères universels ?

M. N. : Bien sûr qu'il y a une crise morale extrêmement inquiétante aujourd'hui.

Je ne vais pas citer les différents domaines mais on se rend compte qu'il y en a vraiment sur tous les plans. Il y a une crise morale. Mais est-ce que nous, on doit s'approprier de cette crise morale ou bien on doit apporter ce que nous avons de vertu dans ces repères ? En tant que Malien, est-ce que le « Dambé », le Maya, le « Sinangunya » ou le « Djatikiya », ne sont pas des valeurs que nous on doit apporter ?

Plutôt qu'on s'approprie des choses qui sont en train de détruire nos sociétés. Que ce soit le genre, la laïcité, tous ces concepts-là, même le terrorisme. C'est parce qu'on est dans l'appropriation de quelque chose qui ne nous ressemble pas. Et c'est ça qui amène à tout ce auquel on est en train d'assister aujourd'hui.

Mali Tribune : Comment éviter que ces critiques des modèles dominants, ne débouchent pas sur le relativisme paralysant ?

M. N. : ça c’est si on croit qu'il n'y a que les autres qui peuvent construire des modèles. On pense tellement que les modèles sont centralisés que le simple fait d'oser réfléchir pour concevoir quelque chose qui se ressemble, est considéré comme si on a pris le maquis.

Alors que si on prend le monde aujourd'hui, je prends la démocratie, rien qu'en Europe, je prends la Suisse, l'Allemagne, la Grande-Bretagne, la France, la Norvège, mais est-ce qu'il y a un relativisme ? Aucun ne se ressemble. Qui s'en plaint ? Chacun a sa réalité. On nous dit que c'est la démocratie, mais la démocratie norvégienne ne ressemble à rien à la démocratie française.

La démocratie suisse, c'est pareil, ça ne ressemble à rien à la démocratie espagnole. Pourquoi nous, on va avoir ce complexe de dire que si on décide de faire quelque chose qui nous ressemble, on est dans un relativisme. Ça veut dire qu'on s'est éloigné d'une norme, qui est la norme de qui ? Qui a décidé que c'est ça le standard ? Que c'est ça la norme ?

Le standard et la norme, c'est ce qui nous convient. Quand on va à Singapour ou à Malaisie, ils n'ont pas les partis politiques, ce qu'on appelle le multipartisme et autres, mais les gens vivent bien. C'est ça leur démocratie. La Chine a sa démocratie. Chacun a sa démocratie. Dans les Emirats Arabes Unis, c'est des pays où les gens se sentent bien chez eux, ils sont en sécurité, mais ils n'ont pas la démocratie occidentale. Mais c'est ça leur démocratie. Pourquoi nous, on est obligé d'avoir aujourd'hui, au XXIe siècle, une constitution de la Vème République française ? A laquelle, on a changé quelques phrases et quelques virgules.

Mali Tribune : Le concept « épistémicide », est central dans votre ouvrage. Comment définissez-vous simplement, pour un large public ?

M. N. : Il y a le chanteur ivoirien Alpha Blondy qui a résumé ça : « Tuer le toi, en toi ». Ton estime, le toi en toi. ‘’L'épistémicide’’, c'est que petit à petit, notre propre estime de nous, a été tuée. Quand toi-même, tu penses que ce qui est en toi est mauvais et ce qui est chez les autres, qui est le modèle et c’est ce qui est bon.

Mali Tribune : Selon vous, qui sont aujourd'hui, les principaux acteurs de cette «capture silencieuse des savoirs »?

M. N.: C'est nous-mêmes. Parce que nous pensons que le savoir qui nous alimente le plus aujourd'hui, c'est nos téléphones. C'est tout ce qui vient par TikTok. Qui écoute encore les épopées, notre histoire et même ce livre qui va le lire ? Les gens n'ont pas le temps parce que leur esprit est tellement pressé. Parce qu'il y a des TikTok et des Instagram qui attendent mais qui sont conçus par d'autres. Donc les principaux acteurs, ce ne sont pas les autres, c'est nous-mêmes. « Libération des intelligences », c'est qu'à un moment donné, on se dit qu'on sort de là et qu'on récupère nous-mêmes la main. Ce sur quoi on doit croire, ce qu'on doit penser et ce qui doit nous guider. Les acteurs, ce ne sont pas les autres parce qu'ils n'arrêteront jamais. On est dans un monde où chacun vise ses intérêts. Regardez les télés ‘’main Stream’’, il a fallu être aujourd'hui au XXIe siècle pour se rendre compte qu'on était manipulé.

Tu prends la crise de carburant au Mali, moi j'étais à l'extérieur, mais quand tu écoutes la presse, tu as l'impression que Bamako en 24 heures, c'est devenu déjà un Khalifat. Mais quand tu viens ici, tu vois que c'est une autre réalité. C'est vrai qu’ il y a du réel là-dedans, mais le message qui est transmis à l'extérieur et que nous-mêmes on a décidé de consommer est tronqué. Donc qui est l'acteur ? Ce n'est pas eux, c'est nous.

Mali Tribune : vous parlez aussi d'une : « géographie, d'un déséquilibre ». Ce déséquilibre est-il principalement politique ou intellectuel?

M. N. : L'intellectuel-là, sincèrement moi je ne vais pas m'enfermer dans ça. Parce qu'aujourd'hui on résume tout à l'intellectuel. Alors que pour moi, l'intellectuel ne représente pas grand-chose. C'est juste, c'est comme une machine à calculer. Il y a une partie de notre intelligence qui nous permet de calculer, de faire des choses logiques et autres.

La géographie du déséquilibre dont je parle, c'est l'histoire qui l'a faite. Et l'histoire se traduit dans la politique, dans l'économie, dans le culturel et dans le spirituel. La colonisation a des impacts sur tous ces plans aujourd'hui. Sur le plan économique, sur le plan politique, sur le plan culturel. Notre culture a été influencée, parce que c'était réfléchi comme tel. Ce n'est pas seulement pour prendre les richesses et potentiels africains, mais c'est aussi nous mettre en tête que nous ne pouvons rien faire sans eux. Et c'est ça qui les garantit, qu’ils vont continuer à bénéficier de toutes ces ressources. Donc cette géographie du déséquilibre, elle est multidimensionnelle.

Mali tribune : Que signifie, selon vous, « gouverner autrement », dans des contextes marqués par la fragilité institutionnelle et la dépendance économique ?

M. N. : Gouverner autrement, c'est d'abord gouverner par soi-même et dans toutes les dimensions. Parce que si tu gouvernes uniquement autrement avec la politique, c'est-à-dire que tu fais des institutions et qu'économiquement derrière tu n'es pas autonome, la politique va suivre. Et les institutions que nous avons ne sont que le fruit de la réflexion des autres. Donc gouverner autrement, c'est en fait que chacun de nous, fasse l'inventaire de ce que nous sommes, notre richesse culturelle et notre réalité.

Est-ce qu'aujourd'hui on est obligé d'avoir un système institutionnel où on vote tous les cinq ans en disant que 20 millions de personnes doivent voter pour un seul candidat ? Dans notre culture, lorsque dans un village, le chef de village a décidé que c'est celui-là notre représentant et qu'on va tous voter pour lui, dans le système de gouvernance qu'on nous a dit, on va dire qu'il y a bourrage d'urne. Alors que dans notre culture, ce n'est pas le bourrage d'urne. C'est notre réalité. Parce que dans la communauté, on s'est mis d'accord pour dire que c'est ça.

Alors que ce que nous a amené comme gouvernance, cette démocratie, nous a dit que la femme peut avoir un avis différent du papa, les enfants peuvent avoir des avis différents. Donc tu vas trouver dans la même famille, le père, la mère et les enfants sont dans des partis différents. Ça c'est totalement contraire à notre culture.

Gouverner autrement, c'est réfléchir, de se dire qu'on a la capacité de réfléchir. Nous, on gouverne encore à la manière de l'ex-colonisateur.

Mali Tribune : Quel rôle attribuez-vous aux élites africaines dans l'échec ou la réussite de cette refondation de la gouvernance ?

M. N. : Moi, le mot échec, je n'aime pas. On n'a pas encore échoué. On a peut-être trébuché et quand on trébuche, c'est une leçon. Moi personnellement, comme je l'ai dit au début, j'étais un acteur de ce qu'on appelle la démocratie. Ma carrière a été modifiée à cause de ça, de mon engagement et autres. Ça aurait pu me coûter cher, mais je ne le regrette pas. Donc on est responsable, mais ce qui est grave, ce n'est pas d'avoir pris ce chemin à un moment donné, et à ce moment donné, peut-être que c'était utile, mais c'est de ne pas tirer les enseignements. Dire ce qui nous est arrivé, tirer les leçons et se projeter sur le futur. Donc pour moi, on est en échec aussi longtemps qu'on ne prend pas conscience qu'on a les capacités de se prendre en charge.

Pour moi, une élite est un citoyen. Je préfère parler de citoyen parce que quand on parle d'élite, déjà, on a fait une hiérarchie dans la société et la hiérarchie, elle n'est pas neutre. C'est qu'on s'est mis dans l'intellect et on a mis une hiérarchie en disant ; « Je suis un diplômé, donc je suis une élite ». Alors que celui qui n'a pas été à l'école, qui est un chef de village, qui a son expérience, est aussi une élite. Donc, nous sommes tous des élites potentielles dans nos sociétés. Il faut aussi qu'on ait cette humilité-là, d'arrêter de nous considérer comme des élites. Les élites, c'est l'ensemble des citoyens qui doivent prendre conscience et qui doivent se dire on a la capacité de réfléchir par ce que nous sommes, par ce que nous avons été et de nous projeter dans le futur.

Mali Tribune : Vous évoquez aussi un « réveil des intelligences ». Quels sont, selon vous, les signes les plus visibles aujourd'hui en Afrique ?

M. N. : Les signes les plus visibles, déjà, c'est qu'on voit les Africains prendre la parole et ce qui se fait aujourd'hui. Il y a dix ans, c’était inimaginable. On est capable de tenir tête à ce qu'on croyait être des dieux, il n'y a pas très longtemps. On pensait que si tu t'attaques à eux, si tu leur dis la vérité, tu es mort. Aujourd'hui, c'est fini. Et ça c'est au niveau des dirigeants, etc. Même au niveau de la population. Quand on regarde sur les réseaux sociaux, ça a son côté négatif. Mais ça a son côté positif, c'est qu'on voit tellement de choses où on se réveille. On se rend compte que ce qu'on a subi, on voit l'ampleur de tout ça à travers l'information qui est ouverte aujourd'hui. La jeunesse est exposée à tout. Ça peut être positif comme ça peut être négatif. Le côté positif, c'est que, le savoir, l'information et la connaissance ne sont plus séquentiels. Tout le monde a accès. Donc ça fait que tout le monde peut ouvrir les yeux. Et aujourd'hui, tout le monde commence à ouvrir les yeux. Et ça, c'est le meilleur signe. C'est-à-dire même à la base, les gens ne sont plus comme avant, où on pensait que les choses sont comme ça, que tu dois passer par eux. Si tu ne fais pas comme ils l'entendent, tu es mort. Aujourd'hui, on est tous convaincu qu'on n'est pas obligé de faire ce qu'on nous dicte.

Mali Tribune : Votre réflexion accorde une place centrale aux idées, au savoir.

Comment éviter que ces discours ne restent cantonnés dans le cercle intellectuel ?

M. N. : Eh bien, le mot intellectuel revient encore. Mais je pense que nous qui nous prétendons être intellectuels, nous avons beaucoup de prétentions. Parce que tous ces sujets-là, ce ne sont pas des sujets d'intellectuels. Ce sont des sujets de la vie, où tout le monde a son mot à dire. Si on veut que ça ne reste pas, comme on l'a dit sur des écrits, des papiers qui tombent dans les tiroirs, il faut que tout le monde, le citoyen à la base, soit mis à contribution. Que tout le monde se rende compte qu'on a un héritage, qu'on a un potentiel qui a de la valeur. Et qu'on a notre mot à dire dans la refondation que nous devons faire de notre société. Et que nous ne devons pas avoir le complexe de dire que c'est parce qu'on se réfère sur ce que nous sommes qu'on n'est pas moderne.

La modernité appartient à tout le monde. Je l'ai dit encore une fois, les Japonais et les Singapouriens sont modernes tout en restant dans leurs valeurs traditionnelles. Donc, si on veut que ça ne reste pas dans le cercle des intellectuels comme vous dites, il faut que ce soit l'affaire de tout le monde. Il faut que tout le monde ait son mot à dire. Il faut qu'on sorte de l'intellect pour aller dans l'intelligence. Et l'intelligence appartient à tout le monde.

Mali Tribune : Si vous devriez résumer votre message sur une seule interpellation, adressée aux dirigeants africains surtout, quelle serait cette interpellation ?

M. N. : Le message, c'est que nous sommes à un tournant du monde. Un tournant où toutes les cartes sont en train d'être redistribuées. Jamais, on a été dans cette situation où on est tous dans le même ‘’starting block’’ (point de départ de course). Regardez l'Europe aujourd'hui, elle se cherche comme nous. Même les Américains qu'on croyait être les champions, se cherchent. Donc, nous sommes dans le même ‘’starting block’’. Il faut que nous en prenions conscience et que nous venions dans nos bagages avec nos propres ressources. Quand je dis ressources, ce n'est pas seulement l'or et le lithium. Nos ressources, c'est aussi notre potentiel économique. Chacun de nos pays est riche, il n'y a pas de pays pauvre. Le pays pauvre, c'est celui qui n'a pas conscience de sa richesse. Et notre plus grande richesse encore et que les autres n'ont pas, c'est la jeunesse. Tous ces pays sont en train de vieillir. Et le seul continent, la seule partie du monde où on a ce dynamisme-là, c'est chez nous. C'est d'en prendre conscience et de nous prendre en charge. De se dire que c'est maintenant que nous devons nous mettre dans la course avec les mêmes armes que les autres. Et en se mettant dans la même dynamique de la conquête du futur qui nous appartient tous. Cela n'appartient pas plus à eux qu'à nous. Ce n'est pas à eux de nous donner.

Même le dollar, vous voyez, tout le monde se rend compte aujourd'hui que ce dollar-là, où on pensait qu'il y avait des riches qui donnaient des dollars, en fait, c'est nous qui les avons enrichis. Ils ont produit, ils ont tiré des dollars et on nous a donnés. Donc, plus que jamais, nous devons prendre conscience que nous devons nous mettre sur le ‘’starting block’’ comme tout le monde. Faire recours à toutes nos ressources. Et l'une des ressources dont on n'a pas beaucoup parlé dans notre entretien, là, c'est la diaspora. La diaspora qui est aujourd'hui une des plus grandes richesses que l'Afrique et plus particulièrement le Mali.

On n'a pas compris que les grands peuples, comme les Juifs aujourd'hui, les Chinois, les Indiens, leur succès, c'est leur capacité à avoir compris qu'on peut utiliser la diaspora là où ils sont pour faire la continuité avec ceux qui sont à l'intérieur. Donc c'est toutes ces ressources-là que nous devons mettre en commun et nous projeter sur le futur et aller dans cette compétition où chacun a sa place. À condition de rester nous-mêmes et de continuer à être ouverts aux autres.

Propos recueillis par

Koureichy Cissé

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