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Tribune : Réhabiliter les partis politiques : pour une mémoire politique juste et une refondation lucide du Mali
Publié le mardi 3 fevrier 2026  |  L'Alternance
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On ne bâtit pas une Nation durable en détruisant les instruments qui l’ont fait naître.

Depuis plusieurs années, un discours dominant s’est installé au Mali : celui du rejet global des partis politiques, accusés de tous les maux – corruption, clientélisme, inefficacité, trahison des idéaux nationaux. Ce discours, porté par la lassitude populaire et nourri par les échecs successifs de la gouvernance démocratique, a culminé avec la dissolution des partis politiques, le 13 mai 2025, présentée comme une mesure salutaire de « nettoyage » de la vie publique.

Mais l’histoire, lorsqu’on la lit avec rigueur et honnêteté, enseigne une vérité plus nuancée :

On ne peut pas confondre les dérives de certains acteurs avec la nature même de l’institution partisane. Car ce serait, pour reprendre une formule consacrée, «jeter le bébé avec l’eau du bain».

Les partis politiques : matrice de la conscience nationale

Contrairement à une idée aujourd’hui répandue, les partis politiques n’ont pas été une importation artificielle des indépendances sans enracinement antérieur. Bien au contraire. Ils ont constitué au Soudan français comme dans l’ensemble de l’Afrique occidentale, les premiers espaces d’apprentissage de la citoyenneté moderne, de la liberté politique et de la responsabilité collective.

Dès l’après-guerre, alors que le régime colonial demeurait fondamentalement inégalitaire, ce sont les partis qui ont porté les revendications d’émancipation :

- abolition de l’indigénat ;

- suppression du travail forcé ;

- accès à la citoyenneté nationale ;

- reconnaissance des libertés publiques ;

- lutte pour l’égalité juridique et politique.

Des figures comme Félix HOUPHOUËT-BOIGNY, Modibo KEITA, Fily Dabo SISSOKO, Lamine GUEYE, Léopold Sédar SENGHOR n’étaient pas des militaires, mais des intellectuels, des enseignants, des parlementaires, des hommes de pensée et d’action. Ils ont compris que la liberté ne se conquiert pas par les armes seules, mais par l’organisation politique, la conscience collective et la lutte idéologique.

C’est dans les partis et non dans les casernes que s’est forgée la première génération de dirigeants africains.

Le RDA : un parti, une école, une conscience

Le Rassemblement Démocratique Africain (RDA), né à Bamako en 1946, n’était pas un simple appareil électoral. Il fut :

- une école de formation politique ;

- un instrument de mobilisation populaire ;

- un cadre de structuration idéologique ;

- un outil d’émancipation collective.

Il a su fédérer ouvriers, paysans, fonctionnaires, anciens combattants, intellectuels et chefs traditionnels autour d’un projet commun : la fin du système colonial et l’accession à la souveraineté.

Ce sont les partis qui ont préparé :

- les grandes lois d’émancipation ;

- la décolonisation progressive ;

- la construction des États ;

- l’indépendance elle-même.

L’histoire est formelle : le Mali n’est pas né d’un coup d’État, mais d’un combat politique organisé.

Faire la part des choses : tous les partis ne se valent pas

Il serait intellectuellement malhonnête de nier les dérives observées dans le multipartisme malien post-1991 :

- prolifération de partis sans ancrage réel ;

- absence de formation idéologique ;

- clientélisme électoral ;

- personnalisation excessive ;

- déconnexion des préoccupations populaires.

Mais ces dérives ne sauraient justifier la négation du principe même du pluralisme politique.

Il faut distinguer :

- les partis de circonstance, créés pour capter des avantages ;

- des partis structurants, porteurs d’un projet, d’une doctrine, d’une vision.

De même que l’on ne supprime pas l’école parce que certains enseignants et administrateurs faillissent, on ne supprime pas les partis parce que certains ont trahi leur mission.

Les civils avant les militaires : une vérité historique

Un autre amalgame dangereux consiste à opposer systématiquement civils et militaires, comme si les premiers avaient échoué là où les seconds réussiraient.

L’histoire démontre pourtant que :

- ce sont les civils qui ont pensé l’État ;

- ce sont les civils qui ont négocié l’indépendance ;

- ce sont les civils qui ont conçu les institutions ;

- ce sont les civils qui ont porté l’idéal panafricain.

Les armées africaines, dans leur écrasante majorité, sont nées après l’indépendance, dans des cadres conçus par des civils. Elles ont un rôle fondamental : la défense de la souveraineté. Mais elles ne remplacent ni le débat politique, ni la construction idéologique, ni la médiation sociale.

La liberté ne se décrète pas par ordonnance. Elle se construit par la politique.

Les dangers d’une dissolution prolongée des partis

La suspension durable de la vie partisane comporte des risques majeurs :

1- Atrophie du débat public

Sans partis, il n’y a plus de confrontation d’idées structurées, mais seulement des opinions diffuses.

2- Désertification intellectuelle

Les partis sont des lieux de formation politique. Leur absence affaiblit la culture civique.

3- Personnalisation excessive du pouvoir

Sans organisations collectives, la politique se réduit à des individus.

4- Rupture de la transmission générationnelle

Les jeunes ne sont plus formés à l’engagement, mais à l’attentisme ou à la radicalité.

5- Fragilisation de la démocratie future

On ne reconstruit pas un système politique du jour au lendemain.

Pour une refondation intelligente, non une table rase

La solution n’est pas l’éradication des partis, mais leur réhabilitation sélective et encadrée :

- réformer la loi sur les partis ;

- exiger une implantation territoriale réelle ;

- imposer des mécanismes de formation politique ;

- Conditionner le financement à la transparence ;

- Encourager les regroupements idéologiques ;

- Restaurer la fonction éducative du politique.

Il faut moins de partis, mais de meilleurs partis.

Moins de slogans, plus de doctrine.

Moins de carriérisme, plus de vision.

En définitive : sans politique, pas de nation.

Le Mali ne s’est pas construit par les armes, mais par la pensée, l’engagement et l’organisation politique. Ceux qui ont porté la lutte pour l’émancipation l’ont fait au nom d’idéaux, à travers des partis, des débats, des congrès, des compromis.

Dissoudre les partis sans reconstruire leur rôle, c’est affaiblir la mémoire politique de la Nation.

Car une vérité demeure :

On peut dissoudre les partis, mais on ne supprime pas le besoin de politique.

Et lorsqu’on l’ignore, elle revient toujours, plus brutale, plus confuse, plus dangereuse.

Par Dr Mahamadou KONATÉ

Président/Coordinateur de recherche Centre Kurukanfuga- BGCP

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