Depuis plus de soixante ans, l’Algérie s’efforce de se présenter comme médiateur et puissance incontournable dans le Sahel.
Pourtant, lorsqu’on observe les faits, ses promesses répétées en matière de coopération sécuritaire et économique apparaissent souvent asymétriques, rarement sincères et, dans bien des cas, défavorables aux États sahéliens. L’expérience malienne en est la démonstration la plus éclatante.
En effet, dès les Accords d’Alger de 1991 et 2006, censés pacifier le Nord-Mali, Bamako dut concéder une autonomie accrue aux régions septentrionales et intégrer des combattants rebelles dans son armée. Ces concessions, imposées sous médiation algérienne, furent vécues comme une perte de souveraineté et n’empêchèrent pas la résurgence des insurrections. Plus tard, l’Accord de Ouagadougou de 2013, signé pour préparer des élections, légitima politiquement des groupes armés sans garantir leur désarmement. Enfin, l’Accord d’Alger de 2015, paraphé par près de 35 États et organisations internationales, fut présenté comme une solution globale. En réalité, il consacra une architecture défavorable au Mali, vécue comme une tentative de «partage du pays». Les autorités actuelles, en rendant ce texte caduc, ont voulu reprendre la main, provoquant une réaction en chaîne d’Alger qui refuse de reconnaître la légitimité de cette méthode souverainiste.
Par ailleurs, sur le plan économique, les permis d’exploitation pétrolière dans le bassin de Taoudéni illustrent la même asymétrie. Plusieurs concessions furent attribuées à des compagnies algériennes ou à des consortiums influencés par Sonatrach. Les recherches exploratoires furent menées de manière sporadique, les résultats restèrent confidentiels, et le Mali n’en tira aucun bénéfice concret. L’exploitation illégale de l’or dans le Nord, tolérée par des réseaux transfrontaliers, renforça la perception d’une diplomatie algérienne intéressée avant tout par l’accès aux ressources, sans souci réel de régulation ou de développement partagé.
Ainsi, lorsque l’on observe le rapprochement bilatéral entre Niamey et Alger en février 2026, célébré par un communiqué conjoint, il apparaît comme une diplomatie de convoitise. Derrière l’euphorie des annonces – gazoduc transsaharien, fibre optique, création d’écoles et de structures frontalières – se cache une logique de captation : sécuriser un accès prioritaire aux ressources énergétiques et technologiques, tout en marginalisant les partenaires sahéliens comme le Mali.
Les groupes armés, un terreau exploité par la diplomatie
Or, cette stratégie se déploie dans un environnement où les groupes armés continuent de prospérer. Leur radioscopie révèle des mécanismes bien rodés. Le recrutement exploite la pauvreté, le chômage et les rivalités communautaires. Les jeunes sont attirés par des promesses matérielles – argent, motos, vivres – ou enrôlés sous contrainte. Les réseaux transfrontaliers, notamment en Mauritanie, au Niger et en Algérie, facilitent le passage vers les camps de formation. La formation combine apprentissage militaire – armes légères, embuscades, engins explosifs improvisés, mobilité rapide à moto – et endoctrinement idéologique. Les camps, situés dans des zones reculées comme le Gourma ou le Tamesna, servent de sanctuaires où les recrues sont isolées et endurcies. Enfin, la logistique repose sur le trafic transfrontalier d’armes venues de Libye, sur des complicités locales qui fournissent abris et renseignements, sur le financement illicite par l’orpaillage clandestin ou les enlèvements, et sur une mobilité rapide grâce aux pick-up et aux motos.
Cette dynamique illustre combien l’insécurité est alimentée par des filières transnationales et des complicités régionales. Elle montre aussi que les promesses algériennes de médiation et de coopération n’ont jamais suffi à enrayer la prolifération de ces groupes. Au contraire, elles ont parfois légitimé des acteurs armés sans garantir leur désarmement, laissant les États sahéliens seuls face à la menace.
L’imam Dicko, symbole d’une ingérence persistante
Dans ce contexte, le soutien manifeste de l’Algérie à l’imam Mahmoud Dicko ajoute une dimension politique préoccupante. Ancien président du Haut Conseil islamique du Mali, devenu opposant, Dicko a trouvé refuge en Algérie. Son rôle dans la Coalition des Forces pour la République, regroupant politiciens exilés, rebelles défaits de la CMA et figures religieuses, est perçu à Bamako comme une alliance contre-nature. Pour Alger, lui offrir visibilité et protection est une manière de se repositionner dans le dossier malien après la rupture de l’Accord de 2015. Pour Bamako, c’est une ingérence, voire une tentative de fragiliser l’État en réactivant des réseaux politico-religieux et rebelles.
Ce soutien illustre une continuité : l’Algérie, plutôt que d’accompagner sincèrement la souveraineté malienne, cherche à maintenir un droit de regard sur ses affaires internes. En donnant une tribune à Dicko, elle alimente une opposition hétérogène qui, loin de pacifier, risque de fragmenter davantage le paysage politique et sécuritaire du Mali.
En définitive, la faim chasse le loup de son bois. L’Algérie, en quête de repositionnement, avance masquée derrière des projets séduisants de gazoduc, de fibre optique et de coopération éducative. Mais derrière les promesses se cache une logique de prédation. L’histoire du Mali rappelle que les accords déséquilibrés, les permis d’exploitation opaques et les médiations biaisées ont fragilisé l’État au lieu de le renforcer. Les groupes armés, eux, continuent de prospérer grâce à des filières de recrutement bien organisées, une formation idéologique et militaire structurée, et une assistance logistique transfrontalière.
Pour le Niger et ses voisins, la vigilance doit être de mise. Il ne s’agit pas seulement de signer des communiqués, mais de comprendre que dans le Sahel, chaque promesse non tenue nourrit l’instabilité, et chaque ruse diplomatique peut transformer un allié en prédateur. Le soutien algérien à l’imam Dicko et la mémoire des accords passés doivent servir d’avertissement : dans le nouveau Sahel, marqué par l’Alliance des États du Sahel et une volonté de souveraineté renforcée, les promesses algériennes ne peuvent plus être jugées sur la base des discours. Elles doivent être confrontées à l’histoire, qui montre une constance : la diplomatie de convoitise.