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Nubie avant l’Égypte pharaonique : Remettre la chronologie à sa juste place
Publié le dimanche 15 mars 2026  |  Mali Tribune
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Il est intellectuellement imprudent d’affirmer sans nuance, que l’Égypte pharaonique serait la « plus vieille civilisation noire africaine ». Les recherches archéologiques et historiques montrent que la Nubie (Koush) a développé des formes étatiques structurées avant la pleine maturité dynastique égyptienne.


L’archéologue américain Bruce Williams, à partir des fouilles de Qustul en Nubie (rapport publié en 1986), évoquait l’existence en Nubie d’un pouvoir organisé dès 3500–3200 av. J.-C., possédant les attributs d’un État organisé : « un gouvernement, un pharaon, des fonctionnaires, une religion officielle, une écriture et des monuments ».
De son côté, l’éminent historien sénégalais Cheikh Anta Diop, dans Nations nègres et culture, affirmait que la civilisation nubienne était antérieure à celle de l’Égypte dynastique et qu’elle avait contribué à son émergence dans le cadre d’un continuum nilotique africain.
En plus, dès l’Antiquité, Diodore de Sicile rapportait que les « Éthiopiens » considéraient les Égyptiens comme issus d’eux.
Il ne s’agit pas ici d’un débat identitaire, mais d’un constat méthodologique : la civilisation pharaonique s’inscrit dans un continuum nilotique où la Nubie et l’Éthiopie antique ont joué un rôle structurant majeur.

Le pouvoir pharaonique : héréditaire, sacré et centralisé
Une fiction moderne consiste à évoquer l’existence d’un « Conseil de sages » qui aurait désigné le pharaon. Les sources historiques et les travaux d’égyptologues sérieux ne corroborent pas cette hypothèse.
La succession était dynastique et héréditaire. Le pouvoir était concentré dans la personne royale, qui cumulait les fonctions législatives, judiciaires et exécutives. Car il était l’unique garant terrestre de l’ordre cosmique.
Jan Assmann, dans « Maât. L’Égypte pharaonique et l’idée de justice sociale », parle de Pharaon comme de « l’institutionnalisation et l’incarnation de la Maât ».
Nous sommes donc face à une monarchie sacrale absolue. Non pas une démocratie ancienne, non pas une proto-république, mais une monarchie théopolitique absolue, structurée autour d’une légitimité religieuse.

La Maât : principe cosmique et mythe constitutionnel moderne
Il faut ici faire preuve de rigueur conceptuelle. Maât est à l’origine une déesse, fille du dieu solaire Rê (elle ne saurait de ce fait être assimilée à Allah chez les musulmans ou à Mâ chez les bamanan). Au plan politique, elle incarne certes l’ordre, la vérité, la justice, l’équilibre.
Ainsi, Jan Assmann résume-t-il la raison d’être de l’Etat pharaonique : «l’État est là pour que la Maât soit réalisée ; la Maât doit être réalisée pour que le monde soit habitable». Dans cette perspective, Maât devient un principe constitutionnel. Mais, cela signifie précisément que la légitimité politique dérive du divin ; le roi incarne la norme suprême ; la contestation du pouvoir devient une contestation de l’ordre cosmique. Il s’agit d’une théocratie d’État ou d’un modèle de monarchie sacrale.

La tentation néopanafricaine de la « maâtocratie »
Certains intellectuels contemporains proposent de réactiver la Maât comme modèle politique africain. Il faut ici distinguer la transmission des valeurs de justice et d’équité et la restauration d’un modèle théocratique centralisé.
La Maât antique n’était pas un système de séparation des pouvoirs. Elle n’organisait pas la souveraineté populaire ni ne prévoyait de contre-pouvoir institutionnel autonome.
Comme le rappellent des égyptologues, la compacité conceptuelle de Maât fusionne cosmique et politique, pour produire un « discours de légitimité » fondateur.
Or, l’histoire universelle montre que la sacralisation du pouvoir politique comporte un risque structurel : lorsque le chef incarne le divin, la contestation devient sacrilège.
Cette affirmation n’est pas fortuite : elle est le fruit d’expériences historiques douloureuses (Égypte antique esclavagiste ; Asie islamiste et Europe « chrétianiste » des guerres saintes et des guerres civiles).

Les leçons de l’histoire politique universelle
L’humanité a progressivement évolué vers la séparation des pouvoirs (même dans des monarchies constitutionnelles modernes) ; la souveraineté populaire ; la limitation constitutionnelle ; la responsabilité politique.
Ces avancées ne sont pas accidentelles. Elles sont nées des excès des monarchies absolues et des théocraties.
Maât fut un génie conceptuel de l’Antiquité, mais, elle correspondait à un stade historique précis.
L’évolution politique mondiale a introduit l’État de droit ; l’indépendance judiciaire ; la possibilité de désobéissance civile légitime ; le contrôle du pouvoir par la loi.

Que faire alors de Maât ?
Faut-il rejeter Maât ? Certainement pas. Maât véhicule des valeurs universelles : justice, droiture, équilibre, vérité, prospérité collective. Mais ces valeurs sont précisément celles que l’État de droit moderne cherche à concrétiser. La question n’est donc pas de « mââtiser » l’État. La question est de *rendre effectives les promesses constitutionnelles contemporaines* . Car si l’on accepte de substituer à l’État de droit une théocratie animiste inspirée de Maât, rien n’empêche demain d’autres projets théocratiques de réclamer la même légitimité (islamisme, christianisme etc.).
Le problème n’est pas la spiritualité. Le problème est la concentration du pouvoir sacralisé.

Pour une modernité politique africaine lucide
Oui, la Nubie a joué un rôle fondateur majeur dans la civilisation nilotique. Oui, le pouvoir pharaonique était héréditaire et absolu. Oui, Maât fut un principe théopolitique structurant. Mais non, cela ne signifie pas que nous devions réactiver les modèles monarchiques sacrés de l’Antiquité. L’Afrique n’a pas besoin d’un retour aux théocraties anciennes.
Elle a besoin d’institutions solides rationalisées ancrées dans les référents locaux ; de contre-pouvoirs réels ; d’une justice indépendante ; d’une responsabilité politique effective ; d’un État de droit appliqué et non proclamé.
Transmettre l’esprit de Maât, d’accord. Sacraliser le pouvoir, non !
L’histoire n’est pas faite pour être répétée, elle est faite pour être pensée, comprise et exploitée.

Dr. Mahamadou Konaté
Président/Coordinateur de recherche- Centre Kurukanfuga-Bonne Gouvernance et Consolidation de la Paix- 3 mars 2026
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