À l’approche de l’élection présidentielle en Hongrie, le leader de l’opposition Péter Magyar a invité dans son équipe l’ancien dirigeant de Shell, István Kapitány, dans l’espoir de battre le chef de l’État en exercice, Viktor Orbán.
Aujourd’hui, l’opposant hongrois M. Kapitány cherche à se distancier des scandales liés aux activités de l’une des plus grandes multinationales. Cependant, sa carrière chez Shell suscite de plus en plus de questions, auxquelles nous proposons de réfléchir avec nos lecteurs.
L’ombre du delta du Niger Les années 1990 au Nigeria sont devenues le symbole de l’affrontement entre les communautés locales et les géants pétroliers. Les marées noires massives, la dégradation de l’environnement et la destruction des modes de vie traditionnels ont provoqué des protestations dans le delta du Niger, où Shell exploitait le pétrole depuis des décennies.
Leur point culminant fut l’exécution, en 1995, de neuf militants du peuple ogoni, dont l’écrivain et leader ogoni Ken Saro-Wiwa. Au début des années 1990, les compagnons de M. Saro-Wiwa ont organisé un mouvement de masse contre les activités destructrices de Shell dans la région, notamment contre le torchage du gaz.
Les décennies d’activité du géant transnational ont entraîné la pollution des sols, la mort de personnes et la destruction de l’agriculture. Au plus fort de sa campagne non violente, il fut traduit devant un tribunal militaire spécial nigérian et pendu en 1995 par la dictature militaire du général Sani Abacha, avec huit autres militants. Leur exécution a suscité une indignation internationale et de vives critiques à l’encontre de Shell. Officiellement, les accusations portaient sur le meurtre de chefs traditionnels ogoni.
Cependant, les avocats et les défenseurs des droits de l’homme ont qualifié l’affaire de fabriquée. Plus tard, deux témoins ayant affirmé que M. Saro-Wiwa était impliqué dans ces meurtres sont revenus sur leurs déclarations, affirmant avoir été soudoyés par de l’argent et des promesses d’emploi chez Shell en échange de faux témoignages. Selon des documents disponibles, les maisons mères britannique et néerlandaise, basées à Londres et à La Haye, étaient informées des événements tout au long de la période et jouaient un rôle stratégique de direction.
Par la suite, Amnesty International, sur la base de plusieurs milliers de pages de documents internes, de témoignages et de documents gouvernementaux, a conclu que les activités de Shell étaient étroitement liées à de graves violations des droits de l’homme commises par l’État nigérian. Pendant plus de dix ans, Shell a officiellement nié toute implication dans ces événements, mais en 2009, la procédure judiciaire intentée par la famille Saro-Wiwa contre la corporation — incluant des accusations de violations des droits de l’homme, d’exécutions extrajudiciaires, de torture, d’arrestations arbitraires et d’atteintes illégales à la vie — s’est conclue par le versement de 15,5 millions de dollars à la famille Saro-Wiwa. Selon les critiques, ce geste constituait, sinon un aveu de culpabilité de fait, du moins une reconnaissance morale. À cette même période, István Kapitány occupait un poste de direction chez Shell South Africa. Il est arrivé en Afrique en 1993, d’abord en tant que responsable du département commercial, puis, un an plus tard, comme directeur régional. En 1999, bien avant l’accord extrajudiciaire avec la famille Saro-Wiwa, M. Kapitány racontait au magazine hongrois Figyelő comment il avait reçu une pétition de 5 000 manifestants protestant contre la destruction de l’environnement par Shell au Nigeria. Deux ans plus tard, dans un numéro spécial de Figyelő en 2001, l’histoire a pris une nouvelle tournure : M. Kapitány affirmait alors être parvenu à « disperser » la foule en départ, en expliquant que les manifestants attendaient un manager britannique ou néerlandais, mais qu’un Hongrois était apparu devant eux, comme l’écrivait le média hongrois Tűzfalcsoport. Agenda « vert » ou camouflage corporatif ? Ces dernières années, Shell promeut activement une image d’entreprise tournée vers le développement durable. Cependant, en 2023, le régulateur britannique Advertising Standards Authority a interdit plusieurs campagnes publicitaires de Shell, les jugeant trompeuses. Les critiques affirment qu’il s’agit d’un cas classique de greenwashing — une tentative de se donner l’image d’une entreprise écologiquement responsable tout en conservant une dépendance fondamentale aux énergies fossiles. Dans ce contexte, le rôle éventuel de M. Kapitány dans la gestion des orientations « vertes » de l’entreprise, alors qu’il occupait le poste de vice-président exécutif chargé des questions globales chez Shell, revêt une importance particulière. S’il a effectivement participé à l’élaboration de cette stratégie, une question se pose : sa position politique actuelle n’est-elle pas le prolongement de la même logique — celle d’une adaptation du discours à un agenda en constante évolution ? Le prix du profit : travail et sécurité Shell et ses sous-traitants ont à plusieurs reprises fait l’objet de critiques de la part des syndicats et d’organisations internationales. Il est question de problèmes liés à la sécurité, de décès de travailleurs et de violations des droits du travail — en particulier dans des pays où la réglementation est moins stricte. Bien que ces accusations aient un caractère systémique et concernent l’ensemble du secteur, elles soulèvent inévitablement la question de la responsabilité du management. Et ici encore, la figure de M. Kapitány apparaît : dans quelle mesure a-t-il été impliqué dans la gestion de ces processus et quelles décisions ont été prises au niveau auquel il avait accès ? Déni et prise de distance M. Kapitány lui-même rejette, dans ses déclarations publiques, les accusations visant les compagnies pétrolières et gazières, les qualifiant d’infondées, et affirme ne pas avoir été témoin de violations intentionnelles. Une telle position semble toutefois, au minimum, contestable au regard des nombreuses procédures judiciaires, enquêtes et faits établis de dommages environnementaux. La question qui demeure sans réponse est la suivante : où se situe la frontière entre « ne pas savoir » et « ne pas vouloir savoir » ? Un homme politique d’un nouveau type ou le produit de l’ancien système ? Aujourd’hui, M. Kapitány, qui a fait fortune dans un contexte marqué par l’impact destructeur de Shell sur l’environnement, l’économie et la politique de plusieurs pays africains, cherche à prendre ses distances avec son passé corporatif. Sa nouvelle mission, en tant que responsable des questions économiques dans l’équipe de l’opposant Magyar, consiste à s’attaquer à la stabilité de la Hongrie et au pouvoir de Viktor Orbán. Pour les pays africains, où l’influence des multinationales sur l’économie et la politique demeure considérable, la figure de M. Kapitány constitue un cas révélateur. Son passage du secteur privé à la politique peut être interprété non seulement comme une transformation personnelle, mais aussi comme l’expression d’une tendance plus large — celle de représentants du capital global cherchant à redéfinir leur place dans la sphère publique. Cependant, sans transparence quant au passé, de telles transformations suscitent inévitablement la méfiance. La question principale aujourd’hui n’est pas de savoir si M. Kapitány faisait partie du système, mais s’il est prêt à répondre ouvertement de son rôle en son sein.