Malgré les progrès remarquables dans le domaine de la santé, dans certains pays de l’Afrique en général et au Mali en particulier, le VIH/Sida reste un enjeu important de santé publique et de droits humains. Selon les données du Haut Conseil National de Lutte contre le Sida, la prévalence nationale du VIH est estimée à 0,76 % en 2024, contre 1 % en 2021, ce qui représente environ 111 000 personnes vivant avec le VIH dans le pays.
Parmi les personnes affectées par la pandémie au Mali, près de 76 000 bénéficient d’un traitement antirétroviral, tandis qu’une part importante des personnes séropositives n’a pas encore accès aux soins. La même source indique également que 3 236 décès liés au sida ont été enregistrés en 2024, malgré les progrès réalisés dans la prise en charge médicale.
Ces chiffres traduisent des avancées dans la lutte contre le VIH-Sida, notamment grâce à la gratuité des traitements antirétroviraux et aux campagnes de dépistage. Toutefois, derrière ces progrès sanitaires, un autre défi persiste qui est la stigmatisation et la discrimination dont sont victimes les personnes vivant avec le VIH, en particulier les femmes et les jeunes, souvent plus vulnérables socialement et économiquement. Et pourtant la Constitution du Mali consacre le principe d’égalité entre les citoyens devant la loi et qu’aucune discrimination ne peut être fondée sur l’origine, la condition sociale ou l’état de santé.
Malgré ce cadre juridique protecteur, de nombreux témoignages révèlent un écart entre la loi et la réalité quotidienne des personnes vivant avec le VIH. Dans les familles, dans les services publics ou sur les lieux de travail, certaines continuent de subir rejet, harcèlement ou marginalisation.
Au Mali, la loi protège-t-elle réellement les personnes vivant avec le VIH, ou leur statut reste-t-il encore un facteur d’exclusion sociale ?
Au Mali, les textes juridiques affirment clairement le principe d’égalité entre les citoyens et interdisent toute forme de discrimination. Pourtant, pour de nombreuses personnes vivant avec le VIH, la réalité quotidienne est toute autre. Entre stigmatisation sociale, silence imposé et absence de recours, beaucoup vivent leur maladie dans la peur et l’isolement.
Pour Maître Cheick Oumar Konaré, avocat engagé dans la défense des droits humains, le cadre juridique malien pose un principe clair. « La Constitution malienne interdit toute forme de discrimination. En théorie, elle protège donc les personnes vivant avec le VIH. Mais cela n’empêche pas que des discriminations existent dans la pratique » estime-t-il. Selon lui, certaines initiatives institutionnelles ont été mises en place pour lutter contre ces situations. Ce, sous l’égide du Haut Conseil National de lutte contre le Sida.
Concernant le monde du travail, il rappelle que le statut sérologique ne devrait pas être un motif de sanction. « Une personne ne peut pas être licenciée uniquement à cause de son statut VIH. Tant que la maladie ne provoque pas une incapacité de travail et que la personne reste apte à exercer ses fonctions, il ne devrait pas y avoir de sanction ni de licenciement », précise-t-il.
Cependant, entre le droit et la réalité sociale, le fossé reste parfois grand.
« On m’a fait comprendre que c’était déjà un privilège de travailler »
O.M.C, une femme vivant avec le VIH, qui a accepté de témoigner sous anonymat, raconte l’expérience douloureuse qu’elle a vécue dans son service. Après sa réinsertion professionnelle, son statut sérologique était déjà connu de ses collègues. Si, officiellement, elle avait été présentée comme une employée comme les autres, la réalité quotidienne était bien différente. « Les gens me regardaient comme un déchet. Ils évitaient de me parler, ils me mettaient à l’écart. On me faisait sentir que je n’étais pas fréquentable », témoigne-t-elle. Et sa situation deviendra encore plus difficile lorsqu’elle tente d’alerter sa hiérarchie. « Quand je me suis plainte à mon chef, il m’a dit de faire avec. Il m’a fait comprendre que si on m’avait acceptée dans le service malgré ma maladie, c’était déjà un privilège » rapporte-t-elle, avant d’ajouter qu’elle a fini par abandonner son activité professionnelle sous le poids du regard des autres, qui devenait insupportable pour elle.
Entre silence et peur de stigmatisation
Du côté des jeunes juristes, le constat est également préoccupant. Ousmane Sow, un étudiant en droit qui prépare actuellement une thèse sur cette question confie avoir été profondément marqué par les témoignages recueillis dans le cadre de ses recherches.
« Dans les textes, la loi protège tout le monde, quel que soit son statut. Mais quand on écoute les témoignages des personnes vivant avec le VIH, la réalité est souvent désastreuse » tranche-t-il. Selon lui, de nombreuses femmes vivent dans un dilemme permanent. « Soit, elles dévoilent leur séropositivité pour subir le rejet et le harcèlement au travail, soit elles gardent le silence pour se protéger » synthétise le thésard Sow. Or, dira-t-il, le silence peut parfois créer d’autres inquiétudes dans certains environnements de travail où les objets sont partagés. « Dans plusieurs services, les gens utilisent les mêmes objets, les mêmes couteaux pour cuisiner, ou se prêtent des accessoires. Certaines femmes préfèrent se taire pour éviter la stigmatisation et exposent les autres aux risques de contaminations » déplore-t-il.
Des femmes qui finissent par vivre entre elles
Pour un militant des droits humains interrogé sur la question, cette marginalisation pousse souvent les femmes vivant avec le VIH à se replier sur elles-mêmes. « On rencontre ces femmes surtout dans les associations ou les groupes qu’elles ont créés elles-mêmes. Souvent, ce sont des associations de femmes séropositives, des tontines entre elles », révèle Fadima Abdoulaye Coulibaly. Selon elle, cette situation montre à quel point l’exclusion sociale reste forte. Qui ajoute qu’ « elles ont du mal à s’intégrer dans les communautés ordinaires. Parfois même la famille les abandonne. ».
Pour ce défenseur des droits humains, la solution passe par une prise de conscience collective. « Les textes existent, mais il faut aussi dénoncer les discriminations et sanctionner ceux qui harcèlent ou marginalisent ces personnes. On ne choisit pas d’être malade » précise-t-il.
Entre protection juridique et exclusion sociale
Au final, une réalité s’impose : si la loi malienne affirme l’égalité et condamne la discrimination, les personnes vivant avec le VIH continuent souvent de supporter l’exclusion sociale silencieuse. Dans de nombreux cas, la peur du regard des autres, la pression sociale et le manque de recours effectifs poussent les victimes à se taire plutôt qu’à se battre pour leurs droits. Et tant que cette réalité persistera, la question restera entière.
Au Mali, la loi protège-t-elle réellement les personnes vivant avec le VIH?
Aissata Tindé (stagiaire)
Source : Le Sursaut