Une autre visite en réponse aux deux précédentes visites des deux chefs d’État des deux pays qui vient redéfinir les équilibres régionaux dans le Sahel. Attention de bien maintenir le cap.
La visite officielle du Premier Ministre algérien, Sifi Ghrieb, à Niamey le 23 mars 2026, marque une étape décisive dans l’évolution des relations bilatérales entre l’Algérie et le Niger. Accueilli par son homologue nigérien Ali Lamine Zeine, ce déplacement illustre une dynamique nouvelle, fondée sur la fraternité, le respect mutuel et une volonté partagée de stabilité régionale. Au-delà du protocole, cette rencontre traduit une réorientation stratégique du Niger, qui cherche à diversifier ses partenariats et à s’appuyer sur des alliances solides pour affronter les défis sécuritaires et économiques.
Le 22 mars, Niamey avait déjà accueilli l’ouverture des travaux de la commission mixte Nigéro-Algérienne de coopération. Présidée par l’ambassadeur Souleymane Issakou, cette session a été présentée comme un cadre stratégique de dialogue et de concertation. Les experts des deux pays ont examiné les accords existants, proposé de nouveaux instruments juridiques et identifié des perspectives de coopération dans des secteurs clés : énergie, hydrocarbures, transport, commerce, finances et sécurité. L’accent a été mis sur la coopération militaire et sécuritaire, avec l’objectif de mutualiser les efforts dans la lutte contre l’insécurité dans la bande sahélo-saharienne. Les discussions ont également porté sur le corridor algérien, présenté comme un levier stratégique pour les échanges commerciaux du Niger, permettant d’accéder plus facilement aux marchés méditerranéens et internationaux.
Du côté algérien, Boualem Chebihi, chef de la délégation, a insisté sur la nécessité de traduire la volonté politique en résultats concrets. Il a appelé à accélérer les projets structurants, à consolider les acquis et à ouvrir de nouveaux secteurs de coopération, notamment dans les zones frontalières. Il a également réaffirmé l’engagement de l’Algérie à accompagner le Niger dans le respect de sa souveraineté, à travers une approche globale alliant sécurité et développement.
Une dynamique qui questionne la cohésion de l’AES
Ce rapprochement interpelle directement la Confédération des États du Sahel (AES). En effet, l’AES repose sur une logique de solidarité confédérale entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger, visant à construire une unité politique, économique et sécuritaire face aux menaces communes. Or, en renforçant ses liens bilatéraux avec l’Algérie, le Niger semble redéfinir ses priorités diplomatiques. L’Algérie, acteur régional, est autant dotée en ressources énergétiques que les États de l’AES, et s’agite au plan diplomatique pour garder son influence géopolitique dans la vaste région où elle prétend réaffirmer sa volonté de devenir un partenaire décisif et incontournable. Mais cette dynamique bilatérale assumée par les autorités nigériennes, si elle n’est pas intégrée dans une vision confédérale, risque d’affaiblir la cohésion de l’AES.
Le danger est donc double : d’une part, une dépendance accrue du Niger vis-à-vis d’Alger pourrait créer un déséquilibre au sein de la Confédération ; d’autre part, l’absence d’une stratégie commune AES–Algérie pourrait donner l’impression que Niamey agit en marge de ses engagements confédéraux. Là se trouvent les germes du risque de fragmentation du fait d’un déséquilibre stratégique opéré – à terme – sur les rentes de ce gazoduc, comme au temps où le Mali leur faisait bénéficier une assurance de rentes inimaginables.
Les voies de consolidation de l’AES
Pour éviter ce risque, plusieurs pistes s’imposent. Il y a d’abord l’institutionnalisation de la coopération AES–Algérie afin que chaque avancée bilatérale profite à l’ensemble des États membres. Il faut aussi exiger de renforcer la solidarité interne en accélérant les projets structurants de la Confédération dans les domaines de la sécurité, de l’énergie et des infrastructures. Ensuite, il y a à développer une approche diplomatique confédérale proactive, alignée et consensuelle. Une diplomatie capable d’intégrer les partenariats extérieurs bilatéraux dans une vision holistique ancrée dans la souveraineté globale et le respect des modes de gouvernance en œuvre dans nos pays, dans la droite ligne des perspectives tracées par les BRICS. Gare à ne pas oublier de mobiliser les acteurs de la société civile, du monde des médias, du champ politique et de la sphère religieuse ainsi que les opérateurs économiques et exploitants agricoles, pour renforcer l’adhésion populaire, notamment à travers la jeunesse, en leur donnant une légitimité accrue via leur participation aux projets communs. Enfin, last but not least, nous devons garder présent à l’esprit que nous faisons toujours face à l’insécurité, aux crimes transfrontaliers et aux agressions des groupes armés terroristes qui œuvrent dans notre espace sous protection de leurs commanditaires qui se situent dans l’ombre sur l’axe partagé avec l’Algérie, la Mauritanie, le Tchad et la Libye. Ces pays, s’ils sont sincères dans le cadre de la lutte internationale contre le terrorisme et le crime organisé, devront intégrer leur expérience et leurs moyens dans une stratégie coopérative avec la Confédération AES.
Le rapprochement Niger-Algérie n’est donc pas nécessairement une opportunité pour l’ensemble de l’AES. Il peut devenir un levier stratégique au départ, à condition que la Confédération sache l’intégrer dans sa marche vers l’unité et la souveraineté. Mais à l’arrivée, l’Algérie, motivée par ses appétits économiques et ses convoitises aux plans diplomatique et géopolitique, peut continuer à être un partenaire gênant pour certains et précieux pour d’autres dans le Sahel. Ce qui laisse supposer l’existence d’une volonté politique claire de la part des trois États membres de l’AES, afin d’éviter tout « clash » menant à la fragmentation sinon à la confrontation inversée. Sauf s’ils arrivent à transformer le défi sécuritaire en opportunité de coopération révisée et équitable.
En définitive, la coopération Nigéro-Algérienne illustre une dynamique nouvelle dans la région. Elle traduit une volonté de stabilité et de prospérité certes, mais elle interpelle une certaine incohérence dans la Confédération des États du Sahel appelée à renforcer sa cohésion interne. Ainsi, l’avenir du Sahel dépendra de sa capacité à transformer les multiples sollicitations de partenariats bilatéraux en moteurs collectifs de développement communautaire. Pour éviter que ce rapprochement ne se fasse au détriment de l’unité confédérale, l’AES doit adopter une stratégie proactive, intégrant leur vision commune.
Car, même si loin de constituer une menace pour la nouvelle entité, cette coopération avec l’Algérie peut manquer sa vocation de devenir une opportunité pour le Mali, engagé avec le Burkina et le Niger dans la transformation du Sahel en un espace de solidarité élargi à d’autres parties prenantes et sous des conditions claires préfixées par les textes fondateurs de la Confédération. Dans ce cadre, la priorité n’est pas aux partenariats bilatéraux qui se dessinent dans les trois États, mais plutôt à la mutualisation des moyens et à la mobilisation de leurs populations pour se mettre au service du projet collectif de renaissance africaine au XXIe siècle : FARAFINA KUNAWOLO. «Vouloir c’est pouvoir, nous luttons pour notre idéal». Dixit