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26 Mars 1991-26 Mars 2026 : Que faut-il commémorer ?
Publié le jeudi 2 avril 2026  |  Mali Tribune
Dépôt
© Autre presse par DR
Dépôt de gerbe, au monument des martyrs par le Premier ministre général de division Abdoulaye MAÏGA
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Le 26 mars n’est ni une nostalgie, ni un slogan. C’est une date d’examen de conscience nationale.

D’emblée, convient-il de refuser les comparaisons simplistes entre l’ère dite démocratique ouverte en 1991 et le système dictatorial qui l’a précédée. On ne compare pas le scorpion et le mouton, sans y perdre son latin : ils relèvent d’écosystèmes différents. Chaque système possède ses logiques internes, ses forces et ses pathologies. Cette querelle des tranchées ne finira pas. La vraie question n’est donc pas : était-ce mieux avant ou après ?


La vraie question est peut-être : qu’avons-nous fait de ces vingt-huit années dites de « démocratie » ? Y-a-t-il des leçons apprises susceptibles d’éclairer la voie que nous empruntons depuis 5 ans, déjà ?

Le grand acquis : la liberté

Le premier accomplissement indéniable de l’ère démocratique fut l’élargissement des libertés publiques : liberté d’expression, de presse, d’association, pluralisme politique, débat contradictoire.

Une génération entière a grandi dans un espace public ouvert. Le potentiel humain s’est libéré. L’initiative privée s’est développée. La société civile s’est structurée...

Mais une interrogation demeure : avons-nous su transformer cette liberté en responsabilité collective ?

Avec nos traditions positives, l’individualisme à outrance que la liberté a engendré, a été permanemment en tension. Cela résulte du fait que le Malien a chuté de la servitude martiale à la liberté totale, sans amortisseur. La brutalité du changement fut elle que rien ne pouvait plus contenir le flot des envies déchainées. Dans ce courant, ou devrais-je dire dans ce torrent, la liberté balayait plus qu’elle ne fécondait.

Or, dans notre société, la liberté féconde si, et seulement si, elle est adossée au «Maya», à la retenue morale, à l’équilibre communautaire. Une liberté sans discipline produit du désordre, où tout projet devient dispersion.


Enseignement politique n°1

La démocratie ne vit pas par la liberté seule. Elle exige une culture de responsabilité, une éthique publique et une intériorisation des règles.

Les avancées économiques : croissance fragile, dépendance persistante

Ces vingt-huit années ont vu la réalisation d’infrastructures importantes : routes, télécommunications, marchés, services bancaires, ouverture économique. L’économie nationale s’est élargie.

Mais plusieurs questions s’imposent : ces infrastructures sont-elles entretenues durablement ?; le pouvoir d’achat s’est-il consolidé ou érodé ?; avons-nous réduit notre dépendance aux matières premières ?; sommes-nous protégés contre les chocs exogènes (prix mondiaux, crises internationales) ?

La croissance a existé, mais elle est restée vulnérable, car profitable à une infime minorité. L’économie est demeurée largement extravertie.

Enseignement politique n°2

La gouvernance démocratique politique sans une relative souveraineté économique reste fragile. La consolidation démocratique passe par la transformation productive, la diversification et la maîtrise des dépendances structurelles.


Le paradoxe majeur : la gouvernance démocratique sans participation

Le plus grand manque de cette période, 1992-2020, fut peut-être… la démocratie elle-même. Les taux de participation électorale sont restés structurellement faibles (entre 23,6% à 48% à son pic). La confiance dans le vote s’est sérieusement érodée. Les contestations post-électorales sont devenues récurrentes (1997 ; 2002 ; 2018 ; 2020). *L’argent a envahi le champ politique.

Lorsque le citoyen ne croit plus que son vote compte, à ses yeux la démocratie se vide de son essence. Elle devient de la « philo-démocratie », une arnaque, une tromperie.

La redevabilité n’a pas émergé comme culture dominante. La fonction publique est souvent restée perçue comme un espace d’accès aux privilèges plutôt qu’un service au bien commun.

Enseignement politique n°3

La démocratie ne se réduit pas à des élections. Elle exige la crédibilité des institutions électorales, la transparence financière, la justice indépendante et les mécanismes réels de reddition des comptes. Sans cela, elle devient une procédure sans âme.

L’effritement de la discipline et la crise de l’élite

Un autre déficit majeur fut la perte progressive de discipline — à l’école, dans l’administration, parfois même dans les forces de défense (recrutement par affinité ; traitement discriminatoire ; encadrement sur mesure).


L’éducation s’est orientée vers la massification, ce qui était nécessaire. Mais la formation d’une élite compétente, intègre et stratège n’a pas suivi avec la même intensité. Peut-on opposer alphabétisation de masse et excellence ? Certainement pas. Des pays comme la Corée du Sud ou Cuba ont démontré qu’il est possible d’articuler universalité éducative et rigueur qualitative.

Le défi malien fut moins quantitatif que qualitatif : former des citoyens, mais aussi former des dirigeants vertueux.

Enseignement politique n°4

Aucune gouvernance démocratique ne tient sans élite compétente et moralement structurée. La réforme éducative doit viser simultanément masse critique et excellence stratégique.

La constante transversale : la corruption morale

Au-delà des systèmes, une constante persiste : la fragilité morale de l’État. La corruption n’est pas seulement financière ; elle est culturelle, administrative, sociale. Elle infiltre les pratiques quotidiennes et banalise l’injustice.

Changer de régime sans transformer les mentalités produit des cycles répétitifs et nourrit les nerfs du fatalisme. Et lorsqu'un peuple devient foncièrement fataliste, il se transforme en une montagne à briser les chefs. Suaf ceux qui se conduisent vertueusement et prêchent par l'exemple.


Enseignement politique n°5

La refondation institutionnelle doit être accompagnée d’une refondation éthique. Sans réforme morale, toute réforme politique demeure superficielle.

Et si nous transformons la mémoire en projet

Le 26 mars ne doit pas être une célébration mécanique. Il doit être un moment de lucidité collective. Nous avons gagné la liberté…tout de même. Nous avons construit des infrastructures. Nous avons élargi l’espace public. Mais nous avons manqué, inutile de le nier : - la consolidation démocratique réelle ; la maitrise économique ; la discipline institutionnelle ; la formation d’élites stratégiques ; la moralisation durable de la vie publique.

La recherche du bonheur social demeure la finalité de tout système politique. Mais ce bonheur ne se décrète pas ; il se construit.

L’enjeu des prochaines décennies n’est pas de revenir en arrière, ni de glorifier le passé. C’est de faire mieux que le passé. Il faut commencer par corriger structurellement nos manques et nos insuffisances, en capitalisant sur nos acquis

La gouvernance démocratique n’est pas un événement. C’est un apprentissage historique. Nous sommes encore, dans le concert des États, une jeune République ; néanmoins, ne trainons pas derrière les autres… L’histoire ne pardonne pas les peuples qui refusent d’apprendre.



Dr. Mahamadou Konaté

Président/Coordinateur de recherche, Centre Kurukanfuga-BGCP- 26 mars 2026



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