Une opinion en vogue affirme que la démocratie ne serait pas faite pour les Africains. Dans cette chronique, je voudrais expliquer pourquoi je ne partage pas cette manière de voir. À mes yeux, les Africains aspirent à la démocratie et ils l’ont démontré à plusieurs reprises.
Prenons l’exemple du Mali. Le pays a récemment célébré le 26 mars le 35ᵉ anniversaire du mouvement démocratique qui a mis fin à la dictature du général Moussa Traoré.
Ce mouvement, parachevé par le coup d’État conduit par le « soldat de la démocratie » Amadou Toumani Touré, traduit une aspiration profonde : celle d’un peuple qui en a marre d’un régime étouffant toute voix dissidente.
L’ironie du sort veut que le Mali célèbre ce 35e anniversaire du mouvement démocratique au moment même où les partis politiques sont dissous, les médias s’autocensurent, un hommes politique est en prison pour un tweet et un journaliste est écroué parce que son journal a critiqué un chef d’État.
Une aspiration universelle
Je crois que la démocratie est pour tous les peuples qui aspirent à vivre dans la dignité. Nelson Mandela en est une illustration éclatante. Après 27 années de prison, il a poursuivi son combat pour l’égalité des droits en Afrique du Sud, afin de bâtir une nation où tous les citoyens seraient égaux, indépendamment de leur couleur de peau.
Il faut toutefois reconnaître que la démocratie traverse aujourd’hui une crise, au Sahel comme ailleurs.
Dressant le bilan du Mouvement démocratique, le journal Le Rayon estime que c’est sous Alpha Oumar Konaré, le seul président démocratiquement élu ayant accompli ses deux mandats, « que l’école a été banalisée, les partis politiques et syndicats disloqués, l’armée effritée, et la corruption généralisée avec l’avènement des ‘milliardaires de la démocratie ».
La corruption, symptôme d’une démocratie inachevée
Les démocrates n’ont pas inventé la corruption. Mais celle-ci y est parfois devenue décomplexée. La volonté de conserver autour du pouvoir toutes les figures influentes, afin d’éviter qu’elles ne rejoignent l’opposition, a souvent conduit à fermer les yeux sur les dérives individuelles.
Ces travers tiennent, selon moi, à la relative jeunesse des démocraties africaines. On ne construit pas un système politique stable en vingt ou trente ans.
Même dans les pays occidentaux où la démocratie paraît solidement installée, le processus a été long, chaotique, fait d’avancées et de reculs. Chaque étape a tenté de corriger les excès de la précédente.
Je crois à cette maturation progressive, imparfaite, mais nécessaire.
Si certains se disent aujourd’hui désabusés, ce n’est pas parce que la démocratie serait intrinsèquement mauvaise. C’est parce qu’ils en veulent une version meilleure.
Les citoyens réclament des institutions solides : une école capable d’offrir un avenir aux jeunes générations, une justice indépendante qui dit réellement le droit, une police au service de l’ordre public, et non du racket...
Le mirage autoritaire
Je ne crois pas que les peuples aspirent à la dictature. L’histoire montre qu’elle n’a jamais été synonyme de vertu.
Qu’on se souvienne de figures comme Mobutu Sese Seko, Jean-Bedel Bokassa ou Idi Amin Dada. Tous ont incarné des régimes autoritaires et corrompus, qui n’ont laissé aucun héritage positif à leurs peuples. Les dictatures dites « éclairées » sont restées l’exception, jamais la règle.
Le cœur du débat démocratique
Ce que je n’aime pas avec les régimes autoritaires et dictatoriaux, outre les violations massives des droits humains, c’est le fait qu’une seule personne, ou un seul parti, se positionne comme étant le seul qui sait ce qui est bien pour son peuple, et que tous ceux qui ne sont pas d’accord avec lui sont soit des idiots, soit des ennemis du peuple.
Un régime réellement démocratique, qui respecte les libertés fondamentales, doit permettre à chacun de libérer ses énergies, et de montrer ce qu’il peut accomplir pour lui, sa famille et son peuple.
Ce que j’aime dans les régimes démocratique, c’est qu’il y a un débat, une concurrence des différentes idées et programmes. Ça permet aux meilleurs ou aux plus convaincants de gagner la confiance du peuple, et s’ils ne peuvent plus assurer ce qu’ils ont promis, le peuple les remplace par d’autres dirigeants, qui seront aussi jugés par leurs actes. Il n’y a pas une seule manière de développer un pays.
C’est pourquoi je souscris à la célèbre formule attribuée à Winston Churchill : « La démocratie est le pire des régimes — à l’exception de tous les autres qui ont été essayés dans le passé. »
Une formule ironique, certes, mais lucide. Elle rappelle que la démocratie est imparfaite — profondément imparfaite — mais qu’elle demeure, à ce jour, le moins mauvais des systèmes politiques connus.
Jean-Marie Ntahimpera
Journaliste, formateur et doctorant en Sciences de l’information et de la communication. Son blog: https://jeanmarientahimpera.substack.com/