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Parcours d’un migrant malien : Daouda Diallo, le sable aux chevilles, l’espoir jusqu’au cou
Publié le samedi 11 avril 2026  |  Mali Tribune
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Il aurait pu être économiste, entrepreneur, fonctionnaire. Il avait en main une licence en économie et gestion, obtenue au prix de six longues années passées à la Faculté des Sciences Économique et de Gestion, souvent paralysée par les grèves et les crises structurelles. Comme beaucoup de jeunes Maliens, Daouda Diallo a patienté, espéré, persévéré. Mais l’attente est devenue une impasse. Et alors, il est parti.



Il est parti loin de ses racines, loin de sa famille, de ses rêves d’enfance, de sa terre natale. Parti à la recherche d’un avenir que son pays, pourtant si riche de culture et d’histoire, ne lui offrait plus.

Diplômé, mais sans perspectives. Comme tant d’autres jeunes formés dans les facultés publiques du Mali, Dao, comme on l’appelle affectueusement a multiplié les démarches après sa sortie de l’université. « J’ai déposé des demandes de stage dans des entreprises, frappé aux portes des administrations, envoyé des lettres de motivation, sans jamais obtenir de réponse », explique-t-il.

Et pourtant, Daouda était un amoureux de son pays. Avec ses amis, il a voyagé à travers le Mali : Kangaba, berceau du Mandé, Sibi et ses montagnes, Djenné et sa célèbre mosquée en banco, Sélingué et son barrage majestueux. Il observait ces lieux avec une âme d’économiste et une curiosité de bâtisseur. « Il y a tant de choses à faire ici », disait-il souvent. Mais les projets restaient à l’état de rêve.

Le départ comme dernier recours

Lorsqu’il a décidé de partir, ce n’était pas sur un coup de tête. C’était le fruit d’un long désespoir, de plusieurs années de frustrations, mûris dans le silence. Le 12 février 2025, son premier plan, passer par le Sénégal pour rejoindre la Mauritanie, avant d’atteindre l’Europe. «Je n’avais plus le choix, il fallait que je parte. D’ailleurs, mes parents vivent au village. Ils ont besoin de mon aide », marmonne-t-il.

Mais à la frontière mauritanienne, il découvre une réalité crue. Les Maliens ne sont pas les bienvenus. Toutes les autres nationalités passent, sauf eux, avec ou sans laisser passer. Avec un petit groupe, il tente un détour, guidé par un homme se disant ‘’passeur’’. « Il nous a demandé de l’argent et nous a promis un chemin sûr », soupire Dao. Mais c’est un piège.

Au cours du trajet, ils tombent nez à nez avec une patrouille mauritanienne. Menacés d’être arrêtés, ils n’ont qu’une option : fuir. Ils courent toute la nuit, à travers champs et pistes. Le matin venu, ils ont franchi à nouveau la frontière sénégalaise. Epuisés, affamés, mais toujours décidés, ils retournent donc au bercail.

Retour à la case départ

De retour au Mali, Daouda réalise qu’il lui faut un passeport pour retenter l’aventure. Certes, il prévoit de repartir par la voie irrégulière. Longer la Mauritanie par le désert avant d’embarquer vers l’Espagne mais le document demeure essentiel pour franchir les premiers postes de contrôle et limiter le risque d’être refoulé. Il entame les démarches, toutefois l’attente s’étire. Pressé de repartir, il finit par reprendre la route sans attendre le précieux sésame.

Le trajet de Daouda est éprouvant. Parti de Bamako, il rejoint d’abord Diéma, puis traverse la frontière pour atteindre Aïoun, la première grande ville mauritanienne. De là, il descend vers Nouakchott, la capitale, avant de poursuivre jusqu’à Nouadhibou, ultime étape avant le grand saut.

Sur les routes de Mauritanie, une autre épreuve l’attend : la corruption à ciel ouvert. Chaque poste de police et il y en a beaucoup, parfois espacés de quelques kilomètres à peine réclame sa part : 5 000, 10 000, 15 000 francs CFA. Sans payer, pas de passage.

Le camp : entre attente et misère

Arrivé à Nouadhibou, Daouda est placé dans un camp de réfugiés, en attendant le départ pour les Canaries. Il y passe deux semaines. Le froid y est mordant la nuit, les moustiques omniprésents, la nourriture répétitive. Des spaghettis fades, du gras sur du gras. Mais il tient bon. Il ne se plaint pas. « Je savais que le plus dur est encore à venir », s’écrie-t-il les yeux tout brillants.

Le 28 mars 2025, il quitte le camp, accompagné de son petit frère et de son beau-frère. Ils marchent près de 30 kilomètres dans le sable épais et brûlant du désert, parfois jusqu’aux chevilles. On le reconnaît de loin, 1m68 pour 55 kilos, un corps frêle, presque fragile, mais qui a su supporter les plus dures épreuves du voyage. Son visage, fin et expressif, ne trompe personne, c’est bien celui d’un Peul du Wassoulou, région de Sikasso, avec ses traits marqués par la fierté tranquille, celle d’un jeune homme âgé de 26 ans rempli d’espoir.

Une arrivée sous haute surveillance

Le silence du désert est assourdissant. Les provisions qu’il avait soigneusement préparées restent intactes : « Je n’ai rien mangé, j’avais trop peur », confie-t-il. Durant les trois jours de trajets en mer, impossible de fermer les yeux. Dans la pirogue, ils étaient une soixantaine entassée, serrés les uns contre les autres. S’adosser histoire de se soulager un tout petit peu ? Aucun moyen ! « Pour bouger, explique-t-il, il fallait d’abord se lever, puis se rassoir. Aucun mouvement libre n’était possible ».

Le 1er avril 2025, Daouda et ses compagnons touchent enfin le sol espagnol, sur l’île d’El Hierro, dans les îles Canaries, après deux mois de course poursuite. A leur arrivée, les voyageurs clandestins ne sentaient presque plus leurs pieds.

Ils sont immédiatement pris en charge par les autorités espagnoles. Les migrants sont logés, nourris, interrogés : d’où venez-vous ? Pourquoi êtes-vous ici ? Comment s’est déroulé le voyage ? Où sont vos cartes d’identité ?

Ils sont ensuite placés dans un centre où ils devront patienter. « Les policiers nous ont fait savoir que la régularisation prendra entre six et neuf mois », affirme-t-il. Un long processus, mais pour Daouda, c’est déjà une victoire. Il respire. Il espère. Et il veut travailler. Selon lui, l’Espagne aurait besoin de main-d’œuvre. Dao veut donc y contribuer. Mais pour le moment, l’apprentissage de la langue est primordial. Il s’engage aujourd’hui dans un processus d’intégration à travers la formation de la langue. Dao reçoit des cours d’espagnol, essentiels pour communiquer, comprendre son nouvel environnement et envisager une insertion professionnelle. Ces formations, mises en place pour les immigrés, sont en grande partie soutenues par l’État espagnol. Le financement est parfois total, parfois partiel, tandis que d’autres cours sont proposés par des structures privées pour ceux qui en ont les moyens. « Les cours que je suis sont en espagnol. La plupart du temps, c’est le gouvernement qui finance ces formations, parfois à 100 %, parfois à 50 %. Il existe aussi des entités privées qui proposent des cours, mais dans ce cas il faut pouvoir payer. L’État offre beaucoup de choses gratuitement, mais ce n’est pas tout le temps, explique-t-il.

Les risques du départ

En 2024, l’Espagne a battu un nouveau record d’arrivées de migrants irréguliers, selon les données du ministre de l’intérieur espagnol, avec plus de 63.000 personnes entrant illégalement par voie terrestre ou maritime sur le territoire, soit une hausse de 13% par rapport à 2023. De plus, dans la même année, la grande majorité des arrivées irrégulières a effectué le périlleux voyage par la mer depuis le nord-ouest de l’Afrique jusqu’aux îles Canaries en Espagne, le même chemin pris par Daouda le courageux.

Par ailleurs, Entre le 1er janvier et le 18 février 2026, la Méditerranée a enregistré son bilan le plus lourd depuis 2014, selon l’Organisation internationale pour la migration (OIM).

En effet, au moins 547 migrants ont perdu la vie alors qu’ils tentaient de rejoindre l’Europe. Ce chiffre laisse présager une année particulièrement difficile, voire meurtrière, sur cette route migratoire. À la même période l’an dernier, l’OIM avait recensé 247 décès dans cette zone maritime, contre 266 en 2024.

En outre, lors de la tempête Harry qui a balayé le bassin méditerranéen et les côtes italiennes du 19 au 21 janvier dernier, plusieurs embarcations ont disparu en mer. L’Onu estime que huit bateaux avec 380 migrants à bord ont fait naufrage en Méditerranée centrale.

A quel prix ?

Le voyage de Daouda n’a pas seulement couté en effort physique ou en risques humains. Il a aussi englouti une somme colossale. Près de 2.400.000 francs CFA, sans compter les frais engagés lors de sa tentative avortée depuis Dakar. Une somme qu’il aurait pu utiliser pour lancer une petite activité au pays, ouvrir un commerce, démarrer un projet local. « J’y ai pensé, a-t-il confié. Mais et si je perdais tout ? Ici, on commence une petite activité aujourd’hui, demain un vol, un déguerpissement peut tout emporter. »

Une génération sabordée

Le départ de Daouda n’est pas une aventure héroïque. C’est le cri silencieux d’une jeunesse étouffée, privée d’opportunités. Il ne voulait pas quitter le Mali. Il voulait y vivre, y travailler, y grandir. Mais le pays ne lui en a pas laissé la chance.

Son exil est à l’image de beaucoup d’autres. Une génération de jeunes instruits, prêts à servir, mais que l’on pousse vers les rives de l’Atlantique. Une génération qui ne demande qu’à croire, mais qu’on oblige à partir.

Emilie Diarra



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