SociétéAbdoul Latif Aidara, chercheur sénégalais spécialiste du Moyen-Orient se prononce : -Iran, Israël, Etats-Unis : anatomie d’une crise au bord du gouffre
-Au bord de l’embrasement : ce que révèle la crise entre l’Iran, Israël et les USA
Dans un entretien exclusif, le chercheur sénégalais Abdou Latif Aïdara, directeur du CIS-Paix et spécialiste du Moyen-Orient, décrypte une crise qui dépasse largement le dossier nucléaire iranien. Derrière les frappes, les menaces et les alliances mouvantes, c’est la bataille pour la puissance au XXIe siècle qui se joue avec un risque réel d’embrasement régional et de choc économique mondial. Suivez l’interview !
Aujourd’hui-Mali : Selon vous, quels sont les véritables enjeux stratégiques derrière l'offensive conjointe d'Israël et des Etats-Unis contre l'Iran : s'agit-il uniquement du programme nucléaire iranien ou d'une lutte plus large pour le leadership régional au Moyen-Orient ?
Abdou Latif Aïdara : Permettez-moi d'être direct : quiconque vous dit que cette crise se résume au programme nucléaire iranien vous raconte, au mieux, une partie de la vérité. Au pire, vous distrait de l'essentiel. Oui, le nucléaire est réel, préoccupant, et mérite d'être pris au sérieux. L'Iran a accumulé suffisamment d'uranium enrichi à 60 % pour, selon les évaluations les plus sérieuses, être en mesure de produire un engin nucléaire militaire en quelques semaines si la décision politique était prise. Ce n'est pas une fiction. C'est un fait qui change les calculs de tous les acteurs de la région. Mais réduire la confrontation irano-américano-israélienne à cette seule dimension, c'est regarder l'arbre en oubliant la forêt. Ce qui se joue véritablement, c'est la question de qui sera la puissance dominante du Moyen-Orient au XXIe siècle. Et cette bataille-là, elle a commencé bien avant la première centrifuge à Natanz. Depuis la Révolution islamique de 1979, Téhéran a bâti méthodiquement un projet de puissance régionale. Un "axe de la résistance" qui s'étend du Liban au Yémen en passant par la Syrie, Gaza et l'Irak. Des dizaines de milliers de combattants entraînés, armés, financés. Une capacité à projeter de l'influence à travers des acteurs non-étatiques que personne n'avait jamais atteinte dans la région. Et en toile de fond, une narration puissante : l'Iran comme bouclier de la cause palestinienne, comme résistance contre l'impérialisme américain et le sionisme. Le Hezbollah au nord avec plus de 150 000 missiles. Des milices en Irak. Les Houthis au Yémen. Le Hamas à Gaza. Et au centre, potentiellement, une bombe nucléaire. Pour un l’Etat israélien, cette configuration est existentiellement insupportable.
Je comprends cette angoisse israélienne. Mais comprendre n'est pas excuser les méthodes ; des frappes de plus en plus directes sur le sol iranien doublées d’une rhétorique de confrontation totale risquent précisément de provoquer ce qu'elles prétendent prévenir. Les Etats-Unis, eux, ont des intérêts distincts de ceux d'Israël, même si les deux convergent sur l'Iran. Washington veut maintenir une architecture régionale favorable à ses intérêts : libre circulation du pétrole, protection de ses alliés du Golfe, endiguement de toute puissance régionale hostile. Mais depuis 2003 et le désastre irakien, les Américains savent aussi ce qu'une guerre mal conduite au Moyen-Orient peut coûter en vies, en argent et en crédibilité.
Face à la supériorité militaire supposée israélo-américaine, quelles sont les capacités réelles de l'Iran pour résister ou riposter, notamment à travers ses missiles, ses drones et ses alliés régionaux ? A-t-on sous-estimé les capacités de ripostes iraniennes ?
Oui, très clairement. Et je pèse mes mots, Il y a une erreur de raisonnement très répandue qui consiste à confondre supériorité militaire conventionnelle et victoire stratégique garantie. L'histoire nous a pourtant enseigné cette leçon à de nombreuses reprises ; au Vietnam, en Afghanistan, au Liban en 2006. La puissance de feu brute ne suffit pas contre un adversaire qui a eu quarante ans pour concevoir sa défense précisément en prévision de ne pas pouvoir rivaliser sur le terrain conventionnel. L'Iran n'est pas une armée qui cherche à gagner une guerre classique. C'est une doctrine de résistance et de dissuasion asymétrique, raffinée depuis les années 1980, dont l'objectif n'est pas de vaincre l'ennemi mais de lui rendre tout succès intolérablement coûteux.
Rappelons ce qui s'est passé en avril 2024, après la frappe israélienne sur le consulat iranien à Damas. L'Iran a tiré plus de 300 projectiles ; missiles balistiques, missiles de croisière, drones en direction d'Israël. La grande majorité a été interceptée, certes. Mais pour y parvenir, Israël a dû mobiliser l'intégralité de son système défensif, avec l'appui de la Jordanie, de l'Arabie saoudite, des États-Unis et du Royaume-Uni. Et malgré tout cela, plusieurs missiles ont atteint leur cible, dont la base aérienne de Nevatim.
Ce que cet épisode démontre, c'est que dans un scénario de conflit majeur, avec des tirs massifs conçus pour saturer les défenses, le bouclier antimissile n'est pas imperméable. Et chaque intercepteur Arrow ou David's Sling coûte des dizaines de fois plus cher que le projectile qu'il détruit. Dans la durée, l'asymétrie économique joue en faveur de l'attaquant. Concernant les drones, l'Iran est aujourd'hui une puissance de premier rang mondial, ce qui aurait semblé absurde à dire il y a dix ans. Le Shahed-136, devenu célèbre par son usage par la Russie en Ukraine, illustre une capacité à produire en masse des vecteurs abordables, difficiles à détecter, et dont l'effet cumulatif sur les infrastructures ennemies peut être dévastateur. Mais la carte la plus puissante de l'Iran, c'est son réseau de proxies. En cas de conflit ouvert, Téhéran peut ouvrir simultanément plusieurs fronts : le Hezbollah au nord d'Israël avec ses missiles de précision croissante ; les milices irakiennes contre les bases américaines en Irak ; les Houthis en mer Rouge ; des cellules dormantes dans le Golfe. Alors oui, on a sous-estimé tout cela. On a regardé les organigrammes militaires, les budgets de défense, les technologies de pointe et on a conclu à une supériorité écrasante. Mais la guerre, ce n'est pas seulement une comparaison de matériels. C'est aussi une question de volonté, de doctrine, et de capacité à supporter la douleur dans la durée. Et sur ces terrains-là, l'Iran a démontré une résilience que ses adversaires feraient bien de ne pas sous-estimer.
Le conflit pourrait-il s'étendre a d'autres acteurs régionaux ou certains pays du Golfe, et dans quelle mesure cela pourrait-il transformer cette guerre en conflit régional généralise ?
C'est la question qui devrait tenir éveillés tous les décideurs et tous les stratèges de la région et au-delà. En effet le Moyen-Orient n'est pas un théâtre d'opérations isolé. C'est un système d'interdépendances extrêmement complexes où une étincelle peut provoquer une réaction en chaîne que personne ne peux maîtriser. Laissez-moi vous donner une image : le Moyen-Orient ressemble en ce moment à une pièce remplie de vapeur d'essence. Une frappe militaire majeure, c'est l'allumette. Personne ne peut prédire avec certitude jusqu'où la flamme ira.
Le premier domino qui tomberait, c'est presque certainement le Liban. Le Hezbollah n'est pas un acteur externe qui "choisirait" d'entrer dans le conflit, il est organique à la stratégie iranienne, c'est une composante structurelle de l'axe de la résistance. Si l'Iran est frappé de manière significative, le Hezbollah activera ses capacités contre Israël. Ce n'est pas une hypothèse, c'est une certitude stratégique. Les civils libanais paieraient le prix d'une confrontation dont ils ne sont pas les instigateurs. Cela, j'en parle avec une vraie tristesse. Ce sont des peuples qui subissent des logiques qui les dépassent.
La situation des pays du Golfe est beaucoup plus complexe que ne le laissent entendre les analyses superficielles. On entend souvent que les Emirats ou l'Arabie saoudite voudraient "voir tomber" l'Iran. C'est une caricature. L'Arabie saoudite a signé en mars 2023, sous médiation chinoise, une réconciliation historique avec l'Iran. Riyadh n'a aucun intérêt à ce que cette normalisation soit détruite par une guerre. Leur priorité, c'est Vision 2030, c'est la diversification économique, c'est la stabilité. Une guerre dans le Golfe, c'est la fin de tout cela, sans parler des représailles houthies potentielles contre les installations pétrolières saoudiennes.
Les Émirats, de leur côté, ont des relations commerciales significatives avec l'Iran malgré tout. Qatar héberge la plus grande base aérienne américaine de la région et entretient des liens avec Téhéran en même temps. Bahreïn a une population majoritairement chiite gouvernée par une monarchie sunnite ; tout embrasement confessionnel régional pourrait y allumer une mèche intérieure. Donc non, les monarchies du Golfe ne sont pas des alliés enthousiastes d'une guerre contre l'Iran. Elles sont coincées dans une géographie et une histoire qui les condamnent à marcher sur des œufs. L'Irak de son côté mérite une attention particulière. Les milices du Hachd al-Chaabi sont intégrées dans les forces de sécurité irakiennes officielles tout en maintenant des liens organiques avec Téhéran. Bagdad est incapable politiquement de les contrôler. En cas de conflit majeur, ces forces attaqueraient les bases américaines en Irak, comme elles l'ont déjà fait des dizaines de fois depuis octobre 2023, forçant Washington à combattre sur un front supplémentaire qu'il n'a pas souhaité ouvrir.
Ce que je veux dire, au fond, c'est ceci ; une guerre contre l'Iran ne resterait pas une guerre contre l'Iran. Ce serait une guerre dans laquelle le Liban, l'Irak, le Yémen et peut-être d'autres seraient entraînés malgré eux. Et chaque population civile supplémentaire touchée serait un argument de plus pour tous ceux qui, dans le monde musulman et dans le Sud Global, voient dans cette confrontation la confirmation d'un ordre international à deux vitesses.
Quelles pourraient être les répercussions de cette guerre sur l'équilibre stratégique au Moyen-Orient et sur les alliances internationales, notamment entre les grandes puissances comme la Russie ou la Chine ?
Cette question me tient particulièrement à cœur parce qu'elle nous oblige à sortir du Moyen-Orient pour regarder le monde dans son ensemble. Et quand on fait cela, on réalise que cette crise ne se déroule pas dans un vide géopolitique. Elle s'inscrit dans une recomposition globale des équilibres de puissance dont nous ne voyons peut-être que les premières manifestations. Depuis 2022, la guerre russo-ukrainienne a définitivement enterré les illusions d'un monde unipolaire stable.
Nous sommes entrés dans une période multipolaire turbulente, où les anciennes règles du jeu sont contestées et où les alliances se reconfigurent à une vitesse inédite depuis la fin de la Guerre froide. Le rapprochement russo-iranien depuis 2022 est l'un des faits géopolitiques les plus significatifs de ces dernières années, et il est souvent sous-estimé dans les analyses occidentales.
Les livraisons iraniennes de drones Shahed à la Russie pour la guerre en Ukraine ont créé une réalité : les deux pays ont désormais des intérêts mutuellement liés, et une menace sur l'un est perçue comme une menace sur l'autre. Dans ce cadre il ne faut pas sous-estimer le pétrole de la mer caspienne que ces deux pays veulent se partager à eux seuls. Moscou ne va pas envoyer ses soldats mourir pour Téhéran. Mais dans un contexte de conflit, la Russie pourrait intensifier les transferts de technologies militaires vers l'Iran, compliquer les opérations de renseignement occidental via ses propres réseaux, et utiliser son droit de veto au Conseil de sécurité de l'ONU pour bloquer toute réponse internationale coordonnée. C'est déjà beaucoup.
La Chine est, selon moi, l'acteur le plus important de cette crise après les protagonistes directs ; et c'est précisément parce qu'on ne lui prête pas assez d'attention qu'il faut en parler. La Chine est le principal client du pétrole iranien, malgré les sanctions américaines. Elle a signé avec l'Iran un accord de partenariat stratégique de 25 ans en 2021 ; investissements massifs contre pétrole à prix préférentiel.
Elle a démontré, avec la réconciliation irano-saoudienne de mars 2023 qu'elle a médiée, une capacité réelle à influencer les calculs de Téhéran. Et elle a des relations commerciales considérables avec les pays du Golfe, avec Israël, avec l'ensemble de la région. Pékin ne veut pas que cette guerre ait lieu. Une guerre au Moyen-Orient ferait flamber les prix du pétrole dont la Chine dépend massivement.
Elle déstabiliserait une région où elle a des investissements colossaux. Ma conviction profonde, c'est que si une voie diplomatique de sortie de crise existe, elle passe par Pékin. Pas par Genève, pas par les couloirs de l'ONU ; car Pékin est l'acteur qui a à la fois les canaux ouverts avec Téhéran, les intérêts économiques au Golfe, et suffisamment d'autonomie vis-à-vis de Washington pour jouer un rôle de médiateur crédible. Permettez-moi de dire un mot sur ce que nous observons depuis l'Afrique.
Depuis Dakar, depuis le Sénégal, depuis le continent africain et le Sud Global plus largement, cette crise est regardée avec une conscience aiguë que le droit international est appliqué à géométrie variable. Quand on voit la réponse foudroyante de l'Occident aux violations du droit international en Ukraine et les hésitations, les doubles standards, les vetos aux résolutions du Conseil de sécurité sur Gaza et sur l'Iran, on note une incohérence qui nourrit une méfiance profonde des pays africains, arabes, asiatiques qui refusent de condamner, qui s'abstiennent, qui cherchent des alternatives en menant une diplomatie de l’indifférence. C'est cela aussi, la géopolitique de cette crise.
La crise autour du détroit d'Ormuz, par où transite une part importante du pétrole mondial, peut-elle provoquer un choc énergétique global et bouleverser l'économie mondiale ?
Pour répondre à cette question, j'aime utiliser une image simple : le détroit d'Ormuz, c'est une des veines jugulaires de l'économie mondiale. Vous pouvez être le boxeur le plus fort du monde si quelqu'un appuie sur votre jugulaire, vous tombez.
Chaque jour, entre 20 et 21 millions de barils de pétrole transitent par ce couloir de 33 kilomètres de large à son point le plus étroit soit 20 % de la consommation mondiale d'hydrocarbures. Plus une fraction importante du gaz naturel liquéfié, notamment les exportations qatariennes devenues cruciales pour l'Europe depuis qu'elle cherche à se passer du gaz russe. Les Gardiens de la Révolution islamique ont développé depuis des années les capacités spécifiques pour rendre la navigation dans le détroit impossible ou extrêmement dangereuse : des centaines de mines navales stockées en quantité industrielle, des missiles antinavires tirables depuis la côte iranienne qui domine le détroit, des essaims de petites embarcations rapides pour attaquer les tankers, des capacités de guerre électronique pour perturber la navigation. Ce n'est pas de la fiction. C'est documenté. Parlons chiffres, parce que l'abstraction ne rend pas justice à la gravité de la situation. Aujourd'hui, le pétrole tourne autour de 80 à 90 dollars le baril. Une perturbation sérieuse d'Ormuz pousserait facilement les prix au-delà de 120, 140, peut-être 150 dollars. Ce n'est pas une extrapolation fantaisiste, les marchés pétroliers sont extrêmement sensibles aux risques géopolitiques, et une fermeture même partielle du détroit constituerait le risque d'approvisionnement le plus grave depuis le choc pétrolier de 1973.
Pour les économies industrialisées, ce serait un choc inflationniste douloureux mais gérable à court terme, compte tenu des réserves stratégiques existantes - les Etats-Unis ont leur Strategic Petroleum Reserve, l'AIE coordonne des réponses internationales. Mais pour les économies du Sud Global, et particulièrement pour les pays africains importateurs nets d'hydrocarbures comme le Sénégal qui importe encore, c'est une autre histoire.
Chez nous, une flambée des prix du pétrole se traduit immédiatement en hausse des prix des carburants, du transport, de l'alimentation parce que tout dépend du carburant dans nos économies. Les réserves en devises sont limitées, les budgets publics sont déjà sous pression. Un doublement ou un triplement du prix du pétrole sur plusieurs mois créerait des difficultés économiques et sociales que nos gouvernements auraient du mal à absorber.
On me répond parfois : il existe des oléoducs qui contournent Ormuz. C'est vrai. L'oléoduc saoudien East-West vers la mer Rouge, le pipeline d'Abu Dhabi vers Fujairah sur le golfe d'Oman. Mais leur capacité combinée couvre au maximum un tiers du flux normal d'Ormuz ; et avec les Houthis qui menacent la navigation en mer Rouge depuis des mois, même cette alternative est fragilisée.
Ce que je dis aux décideurs et aux stratèges, c'est ceci : les coûts économiques d'une guerre incluant une perturbation d'Ormuz pourraient être bien supérieurs aux bénéfices militaires espérés. C'est un argument massif pour la désescalade, à condition que les décideurs raisonnent autant en économistes qu'en généraux.
Existe-t-il aujourd'hui des voies diplomatiques crédibles pour éviter un enlisement du conflit ou un changement de régime forcé en Iran, ou sommes-nous entrés dans une logique de guerre prolongée ?
C'est la question qui m'importe le plus. Parce que c'est celle qui touche à l'essentiel : est-ce qu'il reste de la place pour la raison dans ce conflit, ou est-ce que nous avons basculé dans une logique où les événements emportent les volontés ? Je ne suis pas pessimiste par nature mais je suis réaliste. Et la réalité, c'est que des voies diplomatiques existent encore, mais elles se ferment à mesure que les frappes s'enchaînent, que les positions se radicalisent, et que chaque camp se convainc que l'autre ne comprend que la force. Pour comprendre où nous en sommes, il faut revenir à 2018.
La décision de l'administration Trump de se retirer unilatéralement de l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien JCPOA est, selon moi, l'une des plus grandes erreurs stratégiques de la politique étrangère américaine de ces vingt dernières années. Et je dis cela sans partisanerie politique. L'accord n'était pas parfait Mais il fonctionnait. Il encadrait le programme nucléaire iranien, il donnait à l'AIEA un accès de vérification sans précédent, et il offrait à l'Iran une voie vers une normalisation économique internationale. En s'en retirant sans contrepartie, Washington a envoyé un message dévastateur à Téhéran : négocier avec les États-Unis ne sert à rien, parce que le prochain président peut tout défaire en signant un décret.
Résultat : depuis 2018, l'Iran a enrichi son uranium bien au-delà des plafonds du JCPOA, son programme nucléaire a avancé de façon spectaculaire, et sa méfiance vis-à-vis de toute négociation avec l'Occident est à son maximum historique. On a voulu une politique de "pression maximale".
On a obtenu un Iran plus nucléarisé, plus intransigeant, et plus proche de la Russie et de la Chine. C'est ce qu'on appelle un résultat stratégique désastreux. Dans ce contexte, quels acteurs ont encore la crédibilité pour jouer un rôle de médiateur ? Soyons honnêtes : certainement pas les États-Unis, perçus par Téhéran comme fondamentalement hostiles. Pas l'Europe non plus, perçue comme l'appendice diplomatique de Washington. Pas Israël, évidemment.
La Chine, comme je l'ai dit, est selon moi l'acteur pivot. Elle a des canaux directs avec Téhéran, des intérêts économiques massifs au Golfe, et une crédibilité que lui a conférée la réconciliation irano-saoudienne. Si une désescalade est possible, Pékin en sera le facilitateur principal. Le Qatar joue aussi un rôle silencieux mais réel. Il maintient des relations avec l'Iran, héberge la base américaine d'Al-Udeid, a des contacts avec les mouvements palestiniens, et a prouvé avec les négociations sur Gaza qu'il peut servir de canal discret entre des parties qui refusent de se parler directement.
C'est un rôle précieux à ne pas sous-estimer. La Turquie d'Erdogan, grâce à ses ambiguïtés permanentes, maintien des relations avec l'Iran, avec Israël, avec la Russie et avec l'Otan. Elle a une expérience des négociations en terrain complexe. Et elle a un intérêt réel à la stabilité régionale compte tenu de sa géographie. Je dois être très direct sur un point : l'option d'un changement de régime forcé en Iran est non seulement illusoire, mais dangereuse.
Regardez l'histoire récente. L'Irak en 2003 : Saddam Hussein renversé, résultat un Etat failli, une guerre civile, et le berceau de Daech. La Libye en 2011 : Kadhafi éliminé, résultat un chaos durable, des flux migratoires déstabilisants, et plusieurs guerres civiles superposées. Ces exemples ne sont pas des accidents. Ils révèlent une vérité profonde : les Etats ne se reconstruisent pas de l'extérieur. La nation iranienne existe depuis des millénaires. Sa fierté nationale est profondément enracinée.
Une intervention militaire étrangère visant à renverser le régime de Téhéran ne produirait pas une démocratie pro-occidentale. Elle produirait un chaos de 87 millions d'habitants, avec des capacités militaires et balistiques dispersées, dans la région la plus stratégiquement sensible de la planète. Les Iraniens, dans leur majorité, peuvent être insatisfaits de leur gouvernement et beaucoup le sont, les soulèvements de 2019 et 2022 l'ont montré. Mais entre critiquer son régime et accepter d'être « libéré » par des bombes étrangères, il y a un gouffre que l'histoire ne franchit jamais dans le sens espéré par les interventionnistes.
Jusqu’à présent, Nous ne sommes pas encore irrémédiablement engagés dans une guerre prolongée. Mais nous en sommes dangereusement proches. Et ce qui m'inquiète le plus, ce n'est pas la rationalité des états-majors mais la logique des passions politiques intérieures. Un gouvernement israélien sous pression de sa droite radicale. Une administration américaine qui doit montrer de la fermeté. Un régime iranien qui ne peut pas paraître faible devant sa propre population. Ces dynamiques internes créent une pression vers l'escalade que les calculs stratégiques rationnels peuvent difficilement contrebalancer. C'est là que réside le vrai danger ; un glissement progressif, une escalade par étapes, où chaque réponse appelle une contre-réponse, jusqu'au point de non-retour.
Depuis le CIS-Paix, depuis l'Afrique, nous continuons à plaider pour une chose simple et essentielle : l'application du droit international sans sélectivité. Ni pour l'Ukraine et pas pour la Palestine. Ni pour Israël et pas pour l'Iran. Le droit international n'a de valeur que s'il est universel et quand il cesse d'être universel, il perd sa légitimité, et c'est l'ensemble de l'architecture de sécurité collective construite depuis 1945 qui vacille. Cette tendance des grandes puissances à appliquer le droit international quand cela sert leurs intérêts, et à ignorer les souffrances des peuples quand cela ne les arrange pas est une politique à courte vue parce que l'injustice d'aujourd'hui sème les conflits de demain. Une paix durable au Moyen-Orient et je le dis avec conviction, ne peut pas se construire uniquement sur des arrangements sécuritaires entre Etats. Elle doit répondre aux aspirations légitimes des peuples : les Palestiniens à leur Etat, les Iraniens à la sécurité et à une place normale dans le concert des nations, les Israéliens à vivre sans la menace permanente d'annihilation. Ces aspirations ne sont pas contradictoires. Elles sont toutes légitimes. C'est aux dirigeants de trouver le courage politique de les honorer simultanément.
Est-ce que j'y crois encore ? Oui. Pas par naïveté. Par conviction que l'humanité a toujours finie, même au prix de souffrances terribles, par choisir la vie plutôt que la destruction. Mais cette fois, le coût de l'erreur serait tellement élevé que nous n'avons pas le droit d'attendre d'y avoir été obligés.