Dr. Lury Taiwo NKouessom, avocat à la Cour, traducteur juridique assermenté près les Cours et Tribunaux du Mali et expert judiciaire, dirige Protranslex SARL, une société basée à Bamako spécialisée dans la traduction juridique certifiée et l'édition juridique à travers Protranslex Éditions. A la fois à l’aise avec le droit civil francophone, le droit communautaire Ohada et la Common Law anglophone, cette expérience quotidienne de la complexité juridique a fait naître l'idée de Sira, une IA, dont il nous parle. Entretien.
Mali-Tribune : Qu'est-ce qui vous a motivé à développer une intelligence artificielle juridique ?
Dr. Lury Taiwo NKouessom : Je vais vous raconter une scène que tout juriste malien a vécue. Vous êtes avocat, il est 23h, vous préparez une audience pour le lendemain. Vous cherchez un décret d'application précis. Vous savez qu'il existe — un collègue l'a cité l'année dernière — mais impossible de le retrouver. Vous fouillez vos dossiers papiers, vous appelez un confrère, vous cherchez en ligne : rien. Vous finissez par aller à l'audience sans cette pièce.
Ou alors vous êtes directeur juridique d'une banque. La Bcéao vient de sortir une nouvelle circulaire. Vous devez vérifier en urgence si votre établissement est en conformité. Mais croiser cette circulaire avec le Code bancaire malien, les Actes uniformes Ohada et la jurisprudence CCJA pertinente, c'est trois jours de travail minimum.
SIRA est née de cette frustration. J'ai voulu créer l'outil que j'aurais aimé avoir moi-même : un endroit unique où tout le droit malien et le droit Ohada sont rassemblés, structurés, et interrogeables en langage naturel — comme si vous posiez votre question à un collègue qui aurait lu et mémorisé chaque texte en vigueur.
Mali-Tribune : Comment décririez-vous votre solution en quelques mots ?
Dr. L. T. NK. : Imaginez un collègue juriste qui ne dort jamais, qui a lu et mémorisé plus de 400 textes de loi maliens, les Actes uniformes Ohada, les normes Bcéao et Cima (Assurances), et plus de 2 000 décisions de jurisprudence — et qui vous répond en quelques secondes.
Concrètement : vous ouvrez siramali.com sur votre téléphone ou votre ordinateur, vous tapez votre question en français courant — par exemple « Quels sont les droits d'un employé licencié après 10 ans d'ancienneté au Mali ? » — et Sira vous fournit une réponse structurée avec les articles du Code du travail applicables, les calculs d'indemnités, et les décisions de la Cour Suprême sur des cas similaires. Tout est référencé, article par article, décision par décision. Vous pouvez vérifier chaque source.
Le nom « Sira » signifie « chemin » en bambara. C'est exactement ça : un chemin éclairé à travers le droit.
Mali-Tribune : À quel besoin précis du système juridique malien répond-elle ?
Dr. L. T. NK. : Soyons francs : au Mali aujourd'hui, le droit existe — nous avons des textes, nous avons de la jurisprudence — mais il est fragmenté et difficile d'accès. Un avocat perd parfois une journée entière pour retrouver un texte. Un étudiant n'a tout simplement pas accès à la jurisprudence de la Cour Suprême. Un citoyen qui veut comprendre ses droits face à un litige foncier ne sait pas par où commencer.
Sira répond à ce problème précis : elle centralise, elle structure, et elle rend intelligible. Pour le professionnel, c'est un gain de temps massif — ce qui prenait une journée se fait en quelques minutes. Pour l'étudiant, c'est l'accès à des sources qu'il ne trouverait nulle part ailleurs. Pour le citoyen, c'est la possibilité de comprendre ce que dit la loi dans un langage clair. C'est un outil de démocratisation du droit.
Mali-Tribune : Quels types de textes votre IA couvre-t-elle ?
Dr. L. T. NK. : Plus de 400 textes législatifs et réglementaires maliens : les grands codes — pénal, procédure pénale, minier, commerce, travail, personnes et famille, foncier — les lois organiques, les décrets et arrêtés couvrant le droit bancaire, la fiscalité, la fonction publique, les marchés publics, entre autres. S'y ajoutent les Actes uniformes de l'Ohada, les réglementations Bcéao et Cima.
Pour donner un exemple très concret : si vous êtes notaire et qu'un client vous demande les conditions de constitution d'une SARL, Sira vous donne en quelques secondes les articles pertinents de l'Acte uniforme Ohada sur les sociétés commerciales, croisés avec les dispositions fiscales maliennes applicables et les formalités au RCCM. Ce qui prenait une heure de recherche dans plusieurs ouvrages se fait en une question.
Mali-Tribune : Votre outil intègre-t-il la jurisprudence malienne ? Si oui, dans quels domaines ?
Dr. L. T. NK. : C'est l'un des points forts qui distinguent Sira de tout ce qui existe actuellement au Mali. La plateforme intègre plus de 2 000 décisions de jurisprudence issues de trois juridictions : la Cour Suprême du Mali, la Cour Constitutionnelle du Mali, et la Cour Commune de Justice et d'Arbitrage de l'Ohada — la fameuse CCJA.
Prenons un exemple : vous êtes avocat et vous défendez un commerçant dont les biens ont été saisis. Vous tapez dans Sira : « conditions de validité d'une saisie-attribution Ohada». En quelques secondes, Sira vous présente les articles de l'Acte uniforme sur les voies d'exécution, mais aussi les décisions de la CCJA qui ont précisé les conditions dans lesquelles cette saisie peut être contestée. Vous avez votre argumentation, vos sources, votre jurisprudence — prêts pour l'audience.
Mali-Tribune : Comment garantissez-vous l'actualisation des textes juridiques ?
Dr. L. T. NK. : C'est un travail permanent. Notre équipe assure une veille législative continue : chaque nouveau texte publié au Journal Officiel — loi, décret, ordonnance, arrêté — est analysé, structuré selon notre méthodologie et intégré au corpus de Sira. Même chose pour la jurisprudence.
Je vous donne un exemple récent : quand l'Ordonnance n°2026-003 portant Statut Général des Fonctionnaires a été publiée en mars 2026, abrogeant l'ancienne loi de 2002, elle a été intégrée dans Sira dans les jours qui ont suivi. Un utilisateur qui interroge Sira aujourd'hui sur le statut des fonctionnaires reçoit le texte en vigueur — pas l'ancien. Cette rigueur dans la mise à jour est essentielle. Un juriste qui travaille avec un texte abrogé, c'est un juriste qui met son client en danger.
Mali-Tribune : L'IA est-elle capable de faire des analyses juridiques ou se limite-t-elle à la recherche documentaire ?
Dr. L. T. NK. : SIRA va bien au-delà du simple moteur de recherche. Laissez-moi vous montrer par un exemple. Imaginez que vous tapez : « Mon employeur m'a licencié après 8 ans sans préavis ni lettre de licenciement. Quels sont mes recours ? »
Sira ne va pas simplement vous citer le Code du travail. Elle va analyser la situation : identifier qu'il s'agit d'un licenciement potentiellement abusif, vous indiquer les articles applicables du Code du travail malien, calculer l'indemnité de préavis et l'indemnité de licenciement auxquelles vous pourriez avoir droit selon votre ancienneté, pointer les vices de procédure commis par l'employeur, et citer les décisions de jurisprudence pertinentes.
En résumé : Sira raisonne. Elle croise les textes, la jurisprudence et les faits que vous lui soumettez pour produire une analyse structurée. Bien entendu, c'est un outil d'aide à la décision — il éclaire le juriste, il ne le remplace pas.
Mali-Tribune : Quelle est la marge d'erreur de votre IA et comment la maîtrisez-vous ?
Dr. L. T. NK. : Je vais être transparent. Comme tout outil d'intelligence artificielle, Sira n'est pas infaillible à 100 %. Mais ce qui la distingue, c'est que Sira ne va pas chercher ses réponses n'importe où sur internet. Elle travaille exclusivement à partir d'un corpus vérifié que notre équipe a elle-même constitué, structuré et validé — texte par texte, décision par décision. C'est ce que nous appelons une « base de connaissances souveraine ».
En pratique, cela signifie que lorsque Sira cite l'article 42 du Code du travail, c'est bien l'article 42 du Code du travail. Quand elle référence un arrêt de la CCJA, c'est un arrêt réel et vérifiable. Le risque zéro n'existe pas, c'est pourquoi chaque réponse de Sira indique ses sources — articles, numéros de décrets, références de décisions — pour que l'utilisateur puisse vérifier par lui-même en un clic.
Mali-Tribune : Existe-t-il un mécanisme de validation humaine ?
Dr. L. T. NK. : Oui, et c'est un principe fondamental de notre approche. Sira cite systématiquement ses sources dans chaque réponse. Un avocat qui utilise Sira peut cliquer sur la référence, lire le texte original, et valider avant de l'utiliser dans ses conclusions.
Notre philosophie est claire : l'IA éclaire, l'humain décide. Sira est un collaborateur intelligent, pas un remplaçant. Elle fait en 30 secondes le travail de recherche et de croisement qui prenait des heures — mais la décision finale, l'interprétation, la stratégie restent entre les mains du juriste. C'est d'ailleurs ce qui rassure nos premiers utilisateurs dans le secteur bancaire : ils savent que l'outil accélère leur travail sans compromettre leur responsabilité professionnelle.
Mali-Tribune : Votre solution est-elle accessible au grand public ou réservée aux professionnels ?
Dr. L. T. NK. : Sira a d'abord été pensée pour les professionnels du droit — avocats, notaires, magistrats, juristes d'entreprise. Ce sont eux qui ont les besoins les plus intensifs en recherche juridique, et ce sont eux que Sira aide le plus concrètement au quotidien. Nos premiers utilisateurs dans le secteur bancaire, par exemple, l'utilisent pour des vérifications de conformité réglementaire qui leur prenaient auparavant des jours.
Cela dit, nous avons fait le choix de rendre la plateforme accessible également aux étudiants en droit — qui ont cruellement besoin d'accéder aux sources — et au grand public. Mais je tiens à être très clair sur un point : Sira informe, elle ne conseille pas. Elle permet à un citoyen de mieux comprendre ce que dit la loi sur sa situation, mais elle ne remplace en aucun cas la consultation d'un avocat. Au contraire, un citoyen mieux informé est un citoyen qui sait pourquoi il a besoin d'un avocat, et qui arrive au cabinet avec une question mieux formulée. Sira ne remplace pas l'avocat — elle lui amène des clients plus éclairés.
L'inscription se fait en deux minutes sur siramali.com, avec 10 crédits gratuits pour découvrir la plateforme. Pas besoin de carte bancaire, pas d'engagement.
Mali-Tribune : Peut-elle être utilisée en zone rurale ou dans des contextes à faible connectivité ?
Dr. L. T. NK. : Sira fonctionne sur n'importe quel appareil connecté à internet — téléphone Android, iPhone, tablette, ordinateur. Il n'y a rien à installer, aucune application à télécharger. Vous ouvrez votre navigateur, vous allez sur siramali.com, et vous êtes opérationnel.
L'interface a été conçue pour être légère : elle fonctionne même avec une connexion 3G modeste, ce qui est important dans le contexte malien. Un assistant juridique ou un parajuriste en poste à Mopti, à Sikasso ou à Kayes peut interroger Sira depuis son téléphone exactement comme quelqu'un à Bamako. C'est d'ailleurs l'une des ambitions les plus fortes du projet : que l'accès au droit ne soit plus un privilège géographique. Que vous soyez au cabinet ou sous un arbre à palabres, si vous avez du réseau, vous avez Sira. Sira est un projet malien, porté par des juristes maliens, et nous sommes ouverts à toute collaboration — publique ou privée — qui partage cette vision d'un droit accessible à tous sur l'ensemble du territoire.