Les Accords de Tamanrasset sont les premiers accords signés entre l’Etat malien et les jeunes rebelles indépendantistes de l’Adrar. Ils ont été signés dans un contexte précis, suivant une organisation méticuleuse et, en tous, points, se différencient des accords signés ultérieurement. Ils n’ont pas mis fin à la rébellion, pas parce que mal négociés, mais parce que relégués aux oubliettes par les autorités de la Transition de 1991.
I. Le contexte
Les prises de position nationalistes du Président Moussa Traoré ont effarouché François Mitterrand lors de la conférence de La Baule (17 – 21 juin 1990). Le locataire de l’Elysée n’a pas apprécié la franchise avec laquelle le Président malien lui a donné la réplique sur la démocratie, d’abord, lors du dîner offert la veille de la conférence, ensuite, lors de la séance plénière. Le jour de la conférence. Mitterrand veut imposer la démocratie aux Africains. Moussa Traoré lui répond que « la démocratie n’est pas une camisole de force que l’on fait porter aux peuples. »
Cette passe d’armes a eu lieu le 20 juin. Le 28 juin, la rébellion éclate avec la perpétration d’une série d’actes terroristes dont le massacre des gendarmes du camp de Ménaka, l’atroce massacre du chef d’arrondissement de Tidermène, de sa famille, de toute sa domesticité.
La réaction du gouvernement ne se fait pas attendre. Trois mois sont donnés à l’armée, l’état-major pour restaurer l’ordre et la sécurité. A l’époque, l’armée malienne était la plus solide de la sous-région. Aussi, l’ordre est-il exécuté dans les délais précis grâce aux actions coordonnées des colonels Ousmane Coulibaly et Madi Monékata.
Le Président Moussa Traoré aurait pu se contenter de cette victoire remportée sur le terrain, comme l’avait fait, en 1964, Modibo Keïta. Bon nombre de ses officiers était pour ce choix. Mais, il s’est dit que les conflits armés ne reçoivent de solutions définitives qu’autour d’une table de négociations. Aussi décide-t-il de rencontrer les rebelles en terrain neutre ; d’où le choix de Tamanrasset.
Le colonel Ousmane Coulibaly est choisi comme chef de la délégation devant se rendre en Algérie. Le Président Moussa Traoré le rencontre et, comme instructions, ces mots : « Ousmane, vous allez rencontrer ces jeunes gens pour savoir les raisons pour lesquelles ils ont pris les armes contre leur pays ; tout est négociable, sauf l’intégrité du territoire national ; aussi, ni fédéralisme, ni régionalisation, mais une décentralisation ».
II. Le déroulement de la mission
A l’époque, toutes les décisions étaient exécutées après mûres réflexions. Ousmane Coulibaly prépare méticuleusement sa mission. Il quitte Bamako avec une partie de la délégation gouvernementale. Celle-ci est renforcée à Gao par d’autres membres. Une réunion préparatoire a lieu dans la capitale des Askia. Les participants y décident de la stratégie à adopter face aux rebelles : ils seront invités à prendre la parole pour exprimer, sans qu’ils soient interrompus, leurs griefs contre l’Etat central ; seul, le chef de la délégation leur donnera la réplique ; durant tout le reste des débats, il sera le seul habilité à parler, les autres membres de la délégation pouvant communiquer avec lui à l’aide de notes manuscrites pour d’éventuelles précisions ou orientations. A la fin de cette réunion préparatoire, un projet de procès-verbal est rédigé.
La délégation, avec ses deux composantes, quitte Gao, le 5 janvier pour Tamanrasset où elle est accueillie par les officiels algériens ayant à leur tête le ministre de l’Intérieur. Dans la capitale du Hoggar, elle est renforcée, une seconde fois, par des diplomates venus d’Alger, conduits par Son Excellence l’Ambassadeur Sinaly Coulibaly, jeune frère du Colonel Ousmane Coulibaly.
Les travaux débutent après la prière de 14 heures. Une fois en salle, le ministre algérien prend la parole pour souhaiter la bienvenue à ses hôtes et souhaiter succès aux travaux. Puis, les officiels algériens se retirent laissant face à face les Maliens : les membres de la délégation gouvernementale et les jeunes rebelles de l’Adrar. Ceux-ci, une fois que la parole leur fut donnée égrènent des tas de griefs dont certains remontent à 1963-1964. Plusieurs fois, la séance est interrompue, Iyad Ag Ghaly dont le français est approximatif ayant besoin de se faire expliquer en aparté certains passages des interventions du Colonel Ousmane Coulibaly.
Ce dernier se sent à l’aise face aux jeunes rebelles. Ils se connaissent et tous, ont conservé de lui un bon souvenir de ses passages, d’abord à Tessalit, ensuite, à Kidal, deux localités où il a été chef de division et commandant d’armes. Parmi eux qu’il a en face de lui figurent d’anciens jeunes gens dont il a assuré la scolarisation, voir, un de ses fils adoptifs. D’abord, hostiles à la décentralisation, les rebelles finissent par l’accepter après que d’amples explications leur eurent été données. La séance prit fin à 3 heures du matin. Les membres des deux délégations se retirent pour laisser aux diplomates le soin de mettre en forme deux documents : le « Procès-verbal de réunion » et l’ « Accord de Tamanrasset ».
III. Originalité de l’Accord de Tamanrasset par rapport aux autres acoords signés ultérieurement avec les rebelles
Le mérite revient au Colonel Ousmane Coulibaly d’avoir su mener ces négociations sans rien léser des intérêts de la Patrie. La comparaison avec les deux textes issus de la rencontre ne manque pas d’intérêt. Elle fera ressortir ce qui suit.
En janvier ce n’est pas un gouvernement malien en position de faiblesse qui s’est rendu à Tamanrasset, mais un Mali triomphant après une nette victoire remportée sur le terrain. Tamanrasset a été l’unique dialogue véritablement inter-malien alors que, par la suite, toutes les rencontres, de 1992 à 2015 ont été des rencontres sous parrainage de l’Algérie et l’œil vigilant de la Communauté internationale qui a profité de leur tenue pour jeter les bases de la partition du Mali.
Avec les rebelles, le gouvernement n’a pas signé un accord de paix, mais un « accord de cessez-le-feu ». Les deux documents, comparés à ceux qui seront produits par la suite, retiennent l’attention par leur clarté, leur précision et leur concision. Chacun d’eux est produit, recto, sur une feuille de format A4, se présentant ainsi comme des documents-cadres, non, comme des documents à prétention exhaustive cherchant à tout régler dans les moindres détails sur des documents d’une centaine de pages.
En outre, la différence se note au niveau de la qualité des hommes. Ceux que le gouvernement rencontre sont des citoyens ordinaires, pas des ministres ; tout au plus des combattants. Aussi, a-t-il pris soin de se faire représenter auprès d’eux par le chef d’état-major général des armées. Aurait-il agi autrement qu’il aurait élevé les rebelles au rang de représentants d’un Etat comme il en a été lors des négociations ultérieures, les rebelles ayant à se considérer comme parlant au nom des « populations de l’Azawad ».
Constamment, les Accords de Tamanrasset sont commentés sans avoir été lus. Ces commentaires font état de « démilitarisation du Nord » consentie par Moussa Traoré et de décentralisation. Aussi, leur lecture s’avère-t-elle nécessaire pour qui veut bien comprendre leur contenu.
La suite de cet article dans la parution du lundi 27 avril 2026 fera le point sur leurs contenus ainsi que les commentaires qu’ils ont suscités.