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Érudit De Bahia, Bamako, Birmingham… Paulo Fernando De Moraes Farias : Le Brésilien le plus Africain n’est plus
Publié le jeudi 30 avril 2026  |  Mali Tribune
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Le soleil dardait ses rayons sur les terres du Sahel. Les mirages se multipliaient, y compris dans des contrées comme Bamako. Le Motel, l’un des rares hôtels de la capitale, célèbre grâce à l’orchestre Les Ambassadeurs du Motel qui s’y produisait régulièrement, accueillait une conférence rare en son genre par ces temps de dictature militaire au Mali, en mars 1977. Le Motel, comme un havre de paix, blotti dans les manguiers, recevait des hôtes venus d’un autre monde. D’aucuns, comme moi, découvraient, fascinés, un lieu réservé à l’élite politique et militaire. On écoutait attentivement des savants, historiens, anthropologues et archéologues dont les noms étaient régulièrement cités dans les cours étaient. Nous mettions pour la première fois des visages devant des noms. Nous découvrions un genre nouveau, un aspect inconnu du métier d’universitaire, la conférence, un forum où les intervenants tentent de convaincre les collègues, où ils se défient, parfois amicalement. Nous découvrions la faconde de certains, l’élégance d’autres, et parfois, les bégaiements. Nos professeurs avaient eu la bonne idée d’accorder à la cohorte d’historiennes et d’historiens en fin d’année l’autorisation de participer à la réunion. Des néophytes se retrouvaient en salle, parfois hébétés, mais quelle aubaine. Nous pouvions parler avec des savants, échanger avec des personnes qui n’étaient que des noms dans les bibliographies. Il était même possible de risquer des questions en public, ce qui n’allait point de soi à l’époque.


L’un des intervenants, barbe fleurie, chevelure abondante toute aussi noire, me fascina. Les montures cerclées et foncées de ses lunettes cachaient ses petits yeux myopes. Il avait de l’allure dans sa tenue toute aussi simple qu’impeccable. Sa voix de bas-barbiton-moyen qui résonnait avait quelque chose de rassurant, sa vigoureuse poignée de main aussi. Son rire contagieux invitait l’auditoire à s’esclaffer. Il répondait autant aux questions du public qu’il en assénait aux participants avec grande courtoisie, laquelle me poussa à lui adresser la parole.

Il prit intérêt à mon petit projet de recherche dans le cadre de ma maîtrise qui portait sur les traditions orales du royaume de Jaara, une bourgade au cimetière parsemé d’épitaphes. Il m’invita spontanément à son hôtel. Encore un autre lieu exotique à visiter, Le Grand Hôtel. C’était, si ma mémoire ne faillit pas, une fin de semaine à 13 heures. J’étais surpris que le professeur qu’il était pour nous, se privait d’une sieste bien méritée par une fin de semaine surchargée. Je l’ai trouvé dans le hall de l’hôtel. Il m’a proposé du café ou du thé, se servant lui-même une très petite tasse de café. J’ai appris des années plus tard qu’il s’agissait d'un expresso. Il y a mis du sucre, en le remuant paresseusement, puis le sirota. Je n’en revenais pas, puisque mon thé que j’ai fortement sucré passait plus ou moins, en raison de l’amertume. Et ce café donc ? La discussion est partie sur les récits oraux. Il m’en apprit tant sur les travaux en langue anglaise, notamment du Nigéria. J’ai compris qu’il me fallait une langue supplémentaire, pour accéder à ces documents qu’il citait avec une facilité avérée. Il était question de la technique de collecte, du rapport aux maîtres en face, du contenu du message et du débat que celui-ci engendre. D’autres éléments du terrain que j’avais repérés, les épitaphes, en l’occurrence, l’intéressaient grandement. Il m’apprit comment les relever, allant jusqu’à m’équiper en crayons noirs et en papier transparents qui permettaient de décalquer les inscriptions que je ne savais pas déchiffrer, puisque ignorant l’arabe. Depuis ce temps, le contact ne s’est jamais rompu.


Je lui écrivais, il me répondait et dès qu’il programmait un voyage à Bamako, il l’annonçait et nous nous rencontrions. Il m’apportait de la documentation. Les retrouvailles sont devenues plus faciles, puisque le néophyte a eu la chance d’être recruté comme chercheur à l’Institut des sciences humaines de Bamako, l’adresse par excellence de Paulo en mission de recherche au Mali. En outre, à partir de fin 1980, des études doctorales me conduisent à l’EHESS, à Paris. Dorénavant, seule La Manche nous séparait. La correspondance était devenue plus simple. Il ne tarda pas à m’inviter chez lui à Birmingham. Il me rendit visite à Paris, lors d’un de ses passages, où Claude Daniel Ardouin, lui et moi nous nous sommes retrouvés tard la nuit dans un taxi, à bavarder avec le chauffeur Sahraoui dans le XVIIIème arrondissement, pour rejoindre l’appartement que mon amie Odile Goerg me prêtait généreusement en été. Quelle soirée épique ! Rien de ce que j’écrivais ne lui échappait. Paulo prenait le temps de lire mes manuscrits, de me les envoyer soigneusement commentés par la poste. De cette manne, je me nourrissais et je cultivais l’anglais.

Paulo, que tous connaissent comme anthropologue, historien et archéologue émérite, débarque comme médecin frais émoulu à l’Université du Ghana sur la colline de Legon en 1964. L’Enfant de Bahia était, sans peut-être le savoir, l’un de ceux à qui voulaient établir un pont entre son pays et l’Afrique. D’après les travaux de son compatriote, l’historien Claudio Pinhiero, l’ambassadeur Son Excellence Souza Dantas, un des rares diplomates Noirs de haut rang de son pays, était à l’époque en poste au Ghana. Paulo a enseigné au Bahia's Centre for Afro-Oriental Studies et au the Central College of Salvador. En rupture de ban avec l’État persécuteur, la dictature des colonels avait scellé le sort du jeune médecin. Son association avec le Syndicat national des étudiants du Brésil le mit en danger. Il est contraint de sauver sa vie en quittant clandestinement Bahia. Il choisit de rejoindre la terre-mère pour s’y instruire et servir. Il élit domicile sur le campus, dont l’immense domaine était infesté de boas constricteurs et d’autres gros reptiles de sinistre réputation, dont il se rappelle encore la majestueuse verdure. Ils sont légion, qui tapissent encore le bois de la prestigieuse Colline. Nous en parlions régulièrement ces deux dernières années, où j’y ai travaillé, tant s’était imposée à lui l’image de Legon et de son ami, le Dr Thomas Hodgkin.


L’Institute for African Studies venait d’être créé par Kwame Nkrumah. Thomas Hodgkin en présidait la destinée. Le 25 octobre 1963, Nkrumah, inaugurant l’institut, disait de Hodgkin: « Here let me pay tribute to your Director, Thomas Hodgkin, for the energy and thought with which he has carried out his work. It is to his credit that such a firm foundation has been laid at this Institute […] But you should not stop here. Your work must also include a study of the origins and culture of peoples of African descent in the Americas and the Caribbean, and you should seek to maintain close relations with their scholars so that there may be cross fertilisation between Africa and those who have their roots in the African past.” Paulo y a rencontré des militants des mouvements de libération nationale d’Angola et du Mozambique, sans oublier Che Guevara. Autant Paulo fuyait la tyrannie des colonels, autant répondait-il personnellement à ce vibrant appel. Sans jamais le clamer, il s’est mis au service de cette cause de l’Institut, en s’y formant, et en formant. Paulo a dû poursuivre son exil en 1966 au Sénégal, puis au Nigéria, à la suite du coup d’État militaire qui renversa Kwame Nkrumah. Il enrôla nombre d’étudiants et d’étudiantes du Brésil, d’Afrique et d’ailleurs. Pour preuve, celles et ceux qui, de nos jours, notamment au Brésil, exercent leur talent entre autres dans la diplomatie, à l’université, dans le monde de la culture.

Paulo ne se contentait pas de former. En véritable mentor, il suivait les carrières et les soutenait. Nombreux sont ceux et celles qu’il a fait revenir comme professeurs-invités. Comme Cadbury Fellows, à Birmingham. Nous avons bénéficié, nombreux, de ses lettres de recommandation ou séjourné dans des institutions, où il nous a généreusement introduits.


Médecine, anthropologie, histoire, archéologie… mais comment faisait-il tout cela ? Comment Paulo lisait-il tous ces textes qu’on le soumettait ? En effet, quand quelqu’un lui remettait un manuscrit, Paulo fixait un rendez-vous pour en discuter. Je m’en suis toujours réjoui et j’en garde un vif souvenir. Sans jamais donner l’impression de t’en imposer, il discute du texte avec détail. Puis, il le place dans un contexte large auquel tu penses rarement en tant qu’étudiant ou jeune chercheur. En fait, le Maître ne lisait pas, il étudiait méticuleusement chaque texte, quel qu’il soit. Il donnait à l’auteur ou à l’autrice le sentiment d’être pris au sérieux. Le connaissant, on était peu enclin à lui adresser des textes incomplets, non par crainte, mais pour bénéficier autant que faire se peut de cette lecture attentionnée. Se faire relire revient toujours à relever un défi qu’on se lance soi-même, sans que lui, jamais ne défie l’auteur. On en vient à se demander, comment trouve-t-il le temps pour lui, s’il en consacre tant aux autres ?

La réponse vibre dans l’œuvre d’une vie intitulée : Arabic Medieval Inscriptions from the Republic of Mali: Epigraphy, Chronicles, and Songhay-Tuareg History, (614 p., 69 p. de planches, 14 cartes) publiée en 2003 par Oxford University Press, pour La British Academy. L’ouvrage couronne un travail de trente ans dans les sites africains et européens, sans tenir compte des impératifs universitaires de production. Ce véritable travail d’orfèvre est ainsi décrit par David Robinson, de Michigan State University (2005): « With incredible persistence and patience, Moraes Farias has meticulously reviewed the Arabic (and a few Tamasheq) transcriptions of the inscriptions, their translation and photographs, and provided an extensive commentary on the fortunes of epigraphic and documentary materials and the construction of what he calls the "vulgate" of West African Sahelian history.” (MD; c’est moi qui souligne.)


La réception dans le monde scientifique fut unanime. John O. Hunwick (2004) de Northwestern University, dans la revue Sudanic Africa, s’exclame : « It is delightful to see this large, and carefully set-up, volume on tombstone inscriptions ». Jean-Louis Triaud (2004-2005) du Centre d’études des mondes africains (Cemaf/CNRS) dans les Annales. Histoire, Sciences Sociales renchérit : « Cet ouvrage est un événement […] Cet ensemble est unique ». David Robinson réitère dans African Studies Review: « It is a stunning resource for historians, art historians, and students of literacy, orality, religious studies, and Islamization. » Paulo offre un corpus de deux cent-cinquante inscriptions, pour l’essentiel en langue arabe et inédites, trouvées dans une région qui s’étend de l’arc oriental de la Boucle du Niger à l’Adrar des Ifoghas, au Mali. Les épitaphes en question concernent non seulement des tombes royales, mais aussi des personnes plus ordinaires en arabe et en tifinagh. Elles sont datées de 404 AH (1013-1014 AD) à ce jour, « le plus ancien document daté de toute l’Afrique de l’Ouest » (Triaud 2004-2005), à 894 AH (1489 AD).

Paulo bénéficia d’une large reconnaissance qui le fit élire en 2017 comme Fellow de la British Academy (FBA), la plus haute distinction pour non-nationaux de l’Académie des sciences humaines et sociales du Royaume Uni. Il est récipiendaire du titre d’Africaniste émérite au titre de l’année 2017 de l’Association des études africaines du royaume Uni (The African Studies Association of the UK, ASUK).

Paulo n’était pas seulement le savant assidu, mais aussi l’humaniste parmi ses hôtes et ouvriers de chantiers archéologiques dont il s’occupait singulièrement. L’un d’eux, d’un certain âge, qui le connaissait si bien, finit par lui dire : « Il ne manque plus que tu sois musulman comme nous. » En effet, Paulo cultivait la proximité avec ses assistants. Endurant dans ce pays austère, il passait des mois avec eux, et comme eux. Arabisant de surcroît, le souhait de l’assimiler amicalement envahit ses hôtes, lui-même en gardera à jamais un attachement profond. Il avait un contact facile avec les enfants des pays visités. Il savait les captiver avec ses récits, ses questions intrigantes et ses rigolades à la chaine. Nombreux, au Mali, l’appelaient Tonton Paulo. Voici sa photo, en décembre 2004, honoré par la ville de Tombouctou, lors de la Conférence consacrée à "Heinrich Barth (1821-1865) : Érudit européen et intermédiaire entre mondes et cultures" du 29 novembre au 5 décembre 2004.


Paulo n’était pas le seul à battre les sentiers du Ghana, du Sénégal, du Mali, de la Mauritanie, du Nigéria, du Bénin et de tant d’autres pays du continent dont il a porté la parole aux quatre coins du monde, dans les amphithéâtres et les salles de classe et de conférence. Il y a également attiré les siens. Ses cousines du Brésil m’ont rendu visite au Mali et ont parcouru le pays, avant de continuer vers le Sénégal. De même, m’a-t-il convié comme professeur-invité au Brésil que nous avons parcouru ensemble avec Karin J. Barber, son épouse. À cette occasion, Paulo m’a introduit dans sa ville natale que j’ai visité au bras d’un de ses amis de Bahia, l’historien de talent João José Reis. La ville était tout aussi surprenante que passionnante. Il a bien fallu le multilinguisme de mon fils Taata pour nous tirer d’affaire, car, à mon grand plaisir et étonnement, la langue de l’Oncle Sam servait peu. Il fallait comprendre le brésilien ou le portugais.

Du coup, j’ai compris le sens aigu de Paulo pour les langues qu’il maîtrisait tant. Au brésilien et au portugais, il ajouta l’arabe, l’anglais avec les multiples langues d’origine latine. Il m’introduisit au soninke antique des chants de geserba du pays batɔnu du Bénin qu’il collecta avec soin lors des cérémonies annuelles du gaani à Niki. Je fus surpris qu’il me demanda, si je les comprenais. Je n’avais nulle connaissance de ce peuple, encore moins de la langue de ses traditionnistes, geserba, curieusement très proche du soninke, la mienne. Je me retrouvais plongé dans les migrations déclenchées à la suite du déclin du royaume du Wagadu (IVè-XIè siècle) à partir du XIè siècle, peut-être plus tard. Jamais je n’en avais entendu les voix, encore moins les interprétations de ce qui n’est plus là-bas qu’une crypto-langue que les poètes traduisent aux princes qui en ont perdu l’usage. Je dois à Paulo cette plongée dans les arcanes de ma propre histoire, en lui déchiffrant et en traduisant ce que je comprenais encore de ce texte lointain qui résonnait toujours.


Son humour inénarrable était omniprésent. L’homme, coutumier des excavations et des longues campagnes de fouille, avait une forte propension pour les plats simples. Il raffolait de lait écrémé assaisonné de chocolat en poudre. Les livraisons bi-hebdomadaires du laitier lui assuraient sa ration. Une fois à son bureau, les jours où il n’assurait pas d’enseignement, le voici parti pour des heures de labeur ininterrompue, satisfait de ce breuvage sommaire, sauf quand il décidait de mettre un gigot au four. Dès qu’il avait de la visite, cependant, il s’activait dans sa cuisine suréquipée, pour faire un plat de gari bien au point. Un jour, en visite à Presthope Road, Aïssé et moi l’avons appelé à passer à table pour le dîner. De sa voix de stentor, il lâcha : « Quelle horreur ! [manger] Encore ! »

Paulo avait un faible pour les plats du pays. Quel pays donc ? Le sien, vaste, s’étend de l’Afrique de l’ouest aux terres de Bahia. Il aimait particulièrement la sauce gombo, présente sur les deux rives de l’Atlantique. À la mi-janvier encore, il me disait au téléphone désirer ardemment une sauce gombo, comme Aïssé sait la faire. Le message fut transmis, comme promis, à l’intéressée qui s’en est immensément réjouie. Il ne restait plus qu’à en fixer les dates du séjour à Birmingham. En vain. Sans crier gare, l’ami s’en est allé le 27 janvier 2026. Quelle chance de t’avoir eu comme ami, mentor et frère.

Prof. Dr. Mamadou Diawara

Université Francfort sur Le Main- Point Sud, Bamako

Références:

Hunwick, John O.

2004 “P.F. de Moraes Farias, Arabic Medieval Inscriptions from the Republic of Mali: Epigraphy, Chronicles and Songhay Tuareg History, Fontes Historiae Africanae: Sources of Arabic History, 4. Published for the British Academy by Oxford University Press, Sudanic Africa, 15, 2004, 179-181.

David, Robinson

2005 “Arabic Medieval Inscriptions from the Republic of Mali: Epigraphy, Chronicles and Songhay-Tuareg History”, African Studies Review 48(2):164-167.

Triaud, Jean-Louis

2004-2005 « Paulo Fernando de Moraes Farias. Arabic medieval inscriptions from the Republic of Mali. Epigraphy, chronicles and Songhay-Tuareg history Oxford, Oxford University Press, « Fontes Historiae Africanae, New Series, Sources of African History-4 », 2003, 614 p., 69 p. de planches, 14 cartes.”, Annales. Histoire, Sciences Sociales, pp. 1206-1210.



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