C'est une Lapalissade d'affirmer que le peuple malien souffre, mais reste résilient. A l'heure des comptes et mécomptes après ce weekend noir, c'est aussi le moment de faire une large place à l'introspection afin de tirer des enseignements. Plus jamais ça !
Les attaques coordonnées par lesquelles les forces du mal ont opéré jusqu'au cœur de la capitale malienne, en passant par la forteresse militaire qu'est la ville de Kati, relèvent certes de la témérité, mais aussi et surtout de l'exploitation de de failles et faiblesses du système sécuritaire du Mali.
Naturellement, la première question sur toutes les lèvres, aussi bien au Mali qu'à l'extérieur du Mali, c'est de savoir pourquoi malgré tout le dispositif de renseignements mis en place, on n'a rien vu venir. En effet, avec cet arsenal de surveillance du terroir dont des radars russes à l'efficacité tant vantée, avec les équipements d'écoute qui interceptent les communications, bref, avec les moyens colossaux affectés à l'Agence nationale de la Sécurité d'Etat, suffisamment dotée en ressources budgétaires malgré les difficultés que les Maliens supportent stoïquement, comment ne pas identifier les moindres frémissements et organiser la défense du territoire en conséquence ? Cette question vaut son peson d'or car le peuple malien a besoin d'en savoir davantage pour mieux comprendre ce qu'il s'est réellement passé.
De toute façon, à Bamako, comme partout au Mali, on sentait que quelque chose de grave allait se passer parce que les mouvements des groupes terroristes qui s'agglutinaient à la périphérie de Bamako n'échappaient à personne. Dans des quartiers comme Mountougoula et Sénou, la population commençait à s'accommoder de leur présence, pendant que les services de défense et de sécurité se complaisaient du statut quo. A tort ! Puisque ces opérations d'infiltration dans la capitale faisaient partie de la préparation de l'attaque de Bamako.
Depuis que les terroristes ont initié un blocus pour isoler Bamako, il fallait redoubler de vigilance. Ce blocus était économique au départ puisqu'il s'agissait de couper les corridors d'approvisionnement de la capitale malienne en denrées de première nécessité et surtout en carburant à partir des ports de pays voisins. Mais on découvrira, plus tard, qu'il cachait autre chose : les mouvements des renforts de terroristes qui affluaient et dont la plus grande partie passait par la Mauritanie pour rallier le centre du Mali et la capitale, Bamako. Les habitants de la région de Ségou, à la frontalière avec la Mauritanie, avaient tiré la sonnette d'alarme.
Les FAMA avaient réagi par des bombardements avec le vecteur aérien, les amenant malheureusement à se disperser à travers la forêt et les collines. Même si ces frappes ont été jugées positives pour avoir décimé les rangs de ces combattants du JNIM, cela ne suffisait pas pour couper leur élan combatif. Dès lors, la vigilance devait s'accroître, surtout si l'on sait que la capitale, Bamako, est devenue la cible principale des terroristes qui ont fini de faire des incursions dans toutes les régions.
D'ailleurs, la menace sur Bamako était perceptible à la fois dans les actes posés par la centrale criminelle dirigée par Iyad Ag Ghali et dans les discours qui n'avaient finalement plus rien à voir avec l'islamisme djihadiste affirmé au départ. En effet, les discours s'étaient plutôt transformés en revendications politiques et révélaient des accointances avec des milieux politiques exilés, restés hostiles au pouvoir militaire de transition. Il est donc clair que le régime de transition étant la principale cible, son renversement appelle absolument une attaque sur Bamako. Pas exactement pour prendre directement le pouvoir, mais pour créer les conditions de son renversement, notamment en faisant croire au peuple malien à l'incapacité du régime actuel à faire face à l'insécurité.
Il n'est pas facilement envisageable par les terroristes d'affronter frontalement les FAMA car ils ne pourront jamais tenir longtemps face à la capacité de feu des FAMA. Leur modus operandi est connu : la stratégie boule de feu. C'est-à-dire user de l'effet de surprise et provoquer le maximum de dégâts par des tirs nourris et battre retraite avant le déploiement des FAMA. C'est en se retirant que ces terroristes attirent les militaires dans des endroits minés pour alourdir le bilan de leur opération criminelle. Ce mode opératoire est très connu, mais difficile à contrer sans de bons services de renseignement pour prévenir les attaques-surprise.
C'est pourquoi, dans un premier temps, après des harcèlements infructueux et des tentatives de terreur sans effet, les forces du mal ont usé du blocus pour provoquer de graves pénuries à Bamako et dans les régions. Surtout la pénurie de carburant ! Les groupes armés terroristes pensaient ainsi inciter la population malienne à se soulever contre les militaires au pouvoir. Mais les Maliens sont restés résilients, refusant toute alliance avec le diable.
Dans pareil contexte, la surveillance de Bamako par les services de sécurité devait être accrue. Surtout si nous savons que l'aéroport Bamako-Sénou a subi à deux reprises un assaut terroriste. La première fois les pseudo-djihadistes ont fait de la diversion avec une attaque de l'école de gendarmerie de Faladié pendant qu'un de leurs groupes de combat est allé à l'aéroport pour s'en prendre à l'avion de commandement qui reste cloué au sol depuis lors. La deuxième fois, c'est une attaque nocturne au cours de laquelle il a fallu des heures de combat pour déloger les assaillants, en plus avec l'aide des Russes d'Africa Korps.
Ces dernières semaines, plusieurs milliers de combattants abusivement appelés "Djihadistes" ont rallié le Mali, venant de la Libye, des camps du Polisario, des troupes de Boko Haram au Nigéria. Il y en a même qui ont quitté d'anciens foyers de tension en Asie où ils ont combattu pour le compte de la centrale terroriste Etat Islamique.
Cet afflux massif de terroristes indiquait bien que le feu couvait sous la cendre et il fallait tout simplement lui insuffler de l'oxygène pour voir les flammes monter. Cette occasion est arrivée avec le retrait par le Mali de la reconnaissance de la RASD qui était faite sous le régime Moussa Traoré.
Rappelons que les archives diplomatiques françaises accusent l'Algérie d'avoir usé de la menace du terrorisme pour tordre le bras à ses voisins et propulser le Polisario sur la scène internationale et inciter à la reconnaissance de la RASD comme Etat indépendant. Les visites à Alger du Général Moussa Traoré du Mali et d'Obasanjo du Nigeria, les 3 et 4 mai 1979, ont servi pour préparer avec l'Algérie un sommet extraordinaire consacré à la question du Sahara occidental. Un sommet annoncé un an auparavant, notamment lors du sommet des chefs d'Etat de l'Union africaine en 1978. C'est pourquoi, l'Algérie se considère comme "trahie" par le Mali qui renonce à la reconnaissance de la RASD.
De toute façon, ces derniers jours, des attaques sur Bamako étaient prévisibles. Restait seulement à savoir : quand et comment ?
Pour en revenir à ce qui s'est passé le weekend dernier à Bamako, disons-le clairement : dans ce contexte de cocktail détonnant, le Mali a répondu par une défaillance des services de sécurité en termes de vigilance. Pour la bonne et simple raison qu'il n'y a pas eu d'alerte à la hauteur des menaces, avec notamment toutes les dispositions y afférentes. Pour preuve : la libre circulation des terroristes avec armes et bagages.
Par exemple, en venant attaquer la ville-garnison qu'est Kati, ils ont parcouru des km et traversé plusieurs check-points avec leurs colonnes de véhicules et leurs hordes de combattants à califourchon sur des motos.
Même scénario dans des quartiers de la périphérie de Bamako où les populations les voyaient passer, croyant qu'il s'agissait des FAMA au vu des couleurs de leurs véhicules qui ressemblent à celles de l'Armée malienne. En plus, les assaillants portaient des tenues semblables à celles des soldats de l'Armée nationale.
En plus, le camion-citerne piégé qui a fait sauter la maison du Général Sadio Camara, selon plusieurs sources concordantes, a été repéré, garé près du domicile devant une maison en construction, bien avant le jour du drame. Avec le problème crucial de carburant à Bamako, ce camion-citerne stationné assez longtemps là-bas devait susciter des interrogations, voire de la curiosité.mais ce ne fut pas le cas.
Finalement, l'Armée malienne s'est retrouvée sur la défensive pour riposter. Alors que, munie de bons renseignements, elle pouvait déployer un dispositif dissuasif dans le cadre d'un plan d'action pro-actif. Ce qui aurait évité des dégâts matériels importants et des pertes en vies humaines dont celle du Général Sadio Camara victime d'une action kamikaze qui nécessite des enquêtes approfondies parce que laissant des zones d'ombre. Nous aurons certainement l'occasion d'y revenir quand la poussière se sera dissipée.
Amadou Bamba NIANG
Journaliste et Consultant indépendant