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Kéniéba : le fleuve Falémé sacrifié sur l’autel de l’or
Publié le samedi 2 mai 2026  |  Le Wagadu
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© aBamako.com par DR
Lutte contre le dragage illégal : sur le fleuve Niger, 38 dragues détruites à Katibougou
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À Kéniéba, la dégradation de la Falémé ne relève plus de l’alerte, mais d’un dommage installé. Entre interdictions déjà prévues par la loi, plaintes locales répétées et exemples étrangers plus fermes, la question est désormais celle de la responsabilité de l’État.

Le sujet est grave. Dans le cercle de Kéniéba, la Falémé est devenue le point de rencontre entre la rente aurifère, la fragilité de l’environnement et les carences du contrôle public. Ce fleuve transfrontalier, long d’environ 625 à 650 kilomètres, prend sa source en Guinée, marque une grande partie de la frontière entre le Mali et le Sénégal, puis rejoint le fleuve Sénégal.

À Kéniéba, territoire aurifère majeur, il reste un support vital pour l’eau, l’agriculture, le maraîchage, l’élevage et la pêche, dans une zone dont la population était estimée à 42 657 habitants au dernier recensement réalisé en 2024.

Or, ce cours d’eau est aujourd’hui décrit comme gravement dégradé par le dragage, les engins lourds, les “crasseurs” et l’usage de produits chimiques sur ou à proximité du lit du fleuve. Des témoignages recueillis sur place évoquent un lit de rivière parcouru sur plus de 7 kilomètres sans eau en saison sèche, des activités de pêche en recul, des terres devenues difficilement exploitables et une eau jugée impropre par les riverains. Le site Mongabay rapporte aussi la présence de chantiers au cyanure et au mercure, ainsi qu’une division locale alimentée par les intérêts économiques que génère l’orpaillage.

Alertes

Les données scientifiques renforcent ces alertes. Une étude publiée en 2024 sur la qualité des eaux de la Falémé à Kéniéba relève des niveaux de cyanure atteignant 0,067 mg/L et 0,078 mg/L sur certains points, au-dessus de la norme de référence de 0,05 mg/L mentionnée par les auteurs.

La même étude relève des concentrations de plomb allant jusqu’à 0,163 mg/L, également au-dessus de la norme de 0,05 mg/L, ainsi qu’un fer total moyen de 3,726 mg/L, supérieur aux seuils retenus par le Laboratoire national des eaux. Une autre publication scientifique parue la même année confirme une pollution du fleuve par des matières en suspension supérieures à 1 100 mg/L et par plusieurs métaux, dont le fer, le zinc, l’aluminium et l’arsenic.

Une telle exposition n’est pas neutre pour les populations riveraines, le mercure étant associé à des atteintes du système nerveux, tandis que l’ingestion d’eau ou de poissons contaminés peut entraîner des risques sanitaires accrus, en particulier chez les femmes et les enfants.

Arsenal juridique

Le plus accablant est que le Mali dispose déjà de l’arsenal juridique nécessaire. Le Code minier de 2023 interdit explicitement l’exploitation dans les lits des cours d’eau par dragage ou par toute autre méthode. Il interdit aussi, dans l’exploitation artisanale, l’usage de substances chimiques dangereuses, notamment le cyanure, le mercure et les acides.

Le texte prévoit en outre des couloirs d’exploitation artisanale, une publicité de leur localisation et un permis environnemental. En clair, la loi existe. Le problème n’est donc pas l’absence de norme, mais l’absence de mise en œuvre visible et durable.

Ce décalage interpelle d’autant plus que l'or est le principal produit d'exportation du Mali, représentant environ 75% à plus de 90% des recettes d'exportation totales selon les années. En 2024, la part du métal jaune atteignait 84,41% des exportations, générant 1 608,48 milliards FCFA. Il constitue également une part importante du PIB (environ 10-25%). Cette défaillance de l’État est d’autant plus difficile à minimiser que les alertes ne datent pas d’hier.

Des associations locales, des pêcheurs, des groupements de femmes et des acteurs de la société civile disent avoir multiplié marches, meetings, interpellations et courriers. En 2022, après une mobilisation importante, des membres du gouvernement s’étaient rendus à Kéniéba pour constater la situation.

Trois ans plus tard, la présence de pelleteuses, de chantiers chimiques et de dispositifs de lavage dans ou près du fleuve continue d’être dénoncée. Un spécialiste cité par Mongabay estime même qu’en cas d’arrêt immédiat de toutes les activités de dragage et d’orpaillage, il faudrait près de 20 ans pour que la couleur de l’eau redevienne normale.

Des actions

Bamako peut difficilement soutenir qu’il n’agit pas du tout. Le gouvernement a adopté en mars 2026 les textes créant une Brigade spéciale des mines, chargée notamment de la police judiciaire des mines et de l’application des mesures de protection et de sécurisation des sites.

Il affirme aussi qu’en 2024, l’intensification de la répression a permis la fermeture de 61 sites d’orpaillage illégaux et la saisie de 286 pelleteuses et 63 véhicules. Mais ces chiffres, loin de clore le débat, posent une autre question : comment, après de telles opérations, les plaintes restent-elles aussi fortes dans une zone aussi sensible que la Falémé ?

Des exemples

L’exemple le plus proche est celui du Sénégal, et il est embarrassant pour le Mali. En août 2024, Dakar a suspendu toutes les activités minières sur sa rive de la Falémé jusqu’au 30 juin 2027, dans un périmètre allant jusqu’à 500 mètres de la rive gauche. Le Sénégal a également gelé la délivrance de permis dans cette zone. Cette décision a été prise après un constat de pollution du fleuve par le dragage et les rejets chimiques.

Une enquête avait recensé plus de 800 sites illégaux le long des rives sénégalaise et malienne, contre 600 en 2021. Le signal envoyé est clair : face à un cours d’eau menacé, l’État peut choisir le moratoire, la zone tampon et la suspension des titres.

Dans un espace partagé entre le Mali, le Sénégal et la Guinée, la dégradation du fleuve ne s’arrête pas aux frontières et soulève la question d’une réponse coordonnée, les pollutions observées en amont pouvant se répercuter sur les usages en aval.

Le Ghana offre un autre enseignement, même si la situation y reste loin d’être réglée. Accra a choisi en 2025 de serrer la chaîne de contrôle sur l’or artisanal. Une nouvelle structure publique, le Ghana Gold Board, est devenue l’unique entité autorisée à acheter, vendre, expertiser et exporter l’or provenant des petits producteurs licenciés.

À partir du 1er mai 2025, les étrangers ne pouvaient plus acheter ni négocier cet or dans le pays sans passer par ce cadre. En juillet 2025, le président ghanéen a en outre lancé une task force spécialisée, dotée de pouvoirs d’arrestation, pour lutter contre l’exploitation illégale et la contrebande, avec un suivi par caméras-piétons. Même si les résultats restent discutés, la logique est cohérente : traçabilité, centralisation des achats, force d’intervention dédiée et responsabilisation du marché.

Ainsi, la leçon pour le Mali est simple. Le dossier de la Falémé ne peut plus être géré par de simples annonces, ni par des missions ponctuelles, ni par des descentes spectaculaires sans suite publique. Il faut un moratoire immédiat sur le dragage et l’exploitation à proximité immédiate des berges, au moins sur le modèle sénégalais, une cartographie publique des sites, des analyses régulières et publiées de l’eau et des sols, des poursuites effectives contre les contrevenants, une coordination Mali-Sénégal et un plan de réhabilitation du fleuve.

Tant que ces mesures n’existent pas à la hauteur du péril, les autorités resteront exposées à une critique difficile à écarter notamment celle d’avoir laissé s’installer, malgré la loi et malgré les alertes, une pollution dont les riverains paient déjà le prix.


Cheick Bougounta CISSE

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