La tournée du ministre mauritanien de la Défense dans les pays de l’AES se situe entre impératifs sécuritaires et héritage de méfiance.
Le 15 juin 2026, Hanana Ould Sidi, ministre mauritanien de la Défense, a été reçu au Palais de Koulouba par le général d’armée Assimi Goïta, président de la transition malienne. Cette étape inaugurale de sa tournée régionale dans les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) a marqué un moment fort : Bamako, longtemps méfiant vis à vis de Nouakchott, a ouvert ses portes à un voisin dont la posture reste ambiguë. Les discussions ont porté sur la coopération sécuritaire, la lutte contre le terrorisme et la transmission d’un message officiel du président Mohamed Ould Ghazouani.
Le lendemain, le ministre s’est rendu à Niamey pour rencontrer le général Abdourahamane Tiani, avant de poursuivre vers Ouagadougou pour s’entretenir avec le capitaine Ibrahim Traoré. La tournée s’est achevée à N’Djamena, où Ould Sidi a rencontré le président Mahamat Idriss Déby Itno. Officiellement, il s’agissait de “redynamiser la coopération sécuritaire sous régionale” et d’harmoniser les stratégies après la dissolution du G5 Sahel. Mais derrière cette façade protocolaire, plusieurs enjeux plus sensibles se dessinent.
La Mauritanie cherche à apaiser les tensions avec Bamako, exacerbées par des incidents répétés aux frontières et par des accusations selon lesquelles elle servirait de refuge à des groupes armés. Des manifestations hostiles ont eu lieu dans la capitale malienne, amplifiées par les réseaux sociaux. Dans le même temps, Nouakchott tente de tester un rapprochement avec l’AES, tout en ménageant ses relations avec Paris et Alger. La visite de Ghazouani à l’Élysée en avril 2026, juste avant l’attaque contre l’armée malienne, a renforcé la perception d’un double jeu.
À N’Djamena, Hanana Ould Sidi a également sollicité le soutien du Tchad pour la candidature de la Mauritanie au poste de secrétaire général de l’Organisation de la coopération islamique. Ce geste illustre la volonté de Nouakchott d’élargir son influence diplomatique au delà du seul cadre sécuritaire. Mais il souligne aussi l’équilibre fragile que la Mauritanie tente de maintenir : rassurer ses partenaires occidentaux tout en dialoguant avec les régimes souverainistes du Sahel.
Cet héritage renvoie à un précédent lourd : le 23 mai 2014, Mohamed Ould Abdel Aziz, alors président mauritanien, avait négocié à Kidal un cessez le feu avec les groupes rebelles du MNLA, du HCUA et du MAA. L’accord avait permis aux rebelles de conserver leurs positions, ce qui fut interprété à Bamako comme une remise injuste de la “clé de Kidal”. Les figures présentes, telles que Mohamed Ag Najim, sont aujourd’hui poursuivies par le gouvernement malien comme responsables de réseaux criminels et terroristes. Ce souvenir nourrit la méfiance actuelle et explique pourquoi la tournée de 2026 est scrutée avec autant d’attention.
La Mauritanie, qui n’a pas connu d’attentats majeurs depuis 2011, bénéficie d’une stabilité interne remarquable. Elle coopère avec l’Union européenne sur la gestion des flux migratoires et avec l’OTAN sur la sécurité militaire, ce qui lui confère une caution internationale. Mais cette neutralité affichée est perçue par ses voisins de l’AES comme une ambiguïté stratégique.
Pour Bamako, la question est claire : Nouakchott peut elle être un partenaire fiable dans la lutte contre le terrorisme, ou reste t elle un acteur double face, oscillant entre alliances occidentales et rapprochement opportuniste avec l’AES ? La tournée du ministre Hanana Ould Sidi ne répond pas encore à cette interrogation.
Elle révèle plutôt une Mauritanie en équilibre instable, cherchant à sécuriser ses propres intérêts énergétiques et commerciaux tout en évitant de rompre avec ses voisins. Le choix de Nouakchott pèsera sur l’équilibre régional : s’aligner sur l’axe souverainiste sahélien, ou maintenir une neutralité active qui, pour Bamako, ressemble à une ambiguïté stratégique.
La Mauritanie se trouve donc à la croisée des chemins. Si elle persiste dans une neutralité qui ressemble à une ambiguïté stratégique, elle s'isole du nouvel élan sahélien. À l’inverse, une intégration pleine et entière aux mécanismes de défense de l’AES nécessiterait de la part de Nouakchott une rupture avec ses parrainages occidentaux historiques. La balle est dans le camp de Ghazouani : le Sahel de 2026 exige une clarté stratégique et une volonté de renouer avec cette tradition de défense commune qui, autrefois, faisait du Sahara une zone de sécurité partagée et non un champ de bataille. Le tout indiqué de la vérité.