En arrêtant le tracé de leurs 532 kilomètres de frontière commune, le Mali et la Côte d’Ivoire accomplissent davantage qu’un travail cartographique.
Après plusieurs années de crispations politiques et de soupçons, la véritable réussite se mesurera désormais dans les villages frontaliers, sur le corridor Pogo-Zégoua et dans la capacité des deux États à transformer leur accord en sécurité, en échanges plus fluides et en confiance retrouvée.
Réunis à Bamako du 21 au 25 août, les experts maliens et ivoiriens ont adopté par consensus le tracé définitif de la frontière commune. Ils ont également validé l’avant-projet du traité de délimitation et le canevas technique qui servira aux opérations de démarcation et à l’installation des bornes.
L’avancée mérite d’être saluée. Elle intervient entre deux pays dont les relations ont été profondément éprouvées par l’affaire des 49 militaires ivoiriens arrêtés à Bamako en juillet 2022, puis par les accusations, les sanctions régionales et les méfiances alimentées par la recomposition politique entre la CEDEAO et l’AES. La grâce accordée aux soldats avait mis fin à la crise la plus visible, sans faire disparaître immédiatement tous ses effets.
Pendant que les capitales se regardaient avec suspicion, les populations ont continué de commercer, de voyager, de cultiver et de vivre de part et d’autre de la frontière. Le trafic de marchandises transitant par le port d’Abidjan à destination du Mali est ainsi passé de 800 000 tonnes en 2024 à 1,5 million en 2025, soit une progression de plus de 83%. Ce chiffre dit mieux que bien des discours combien les deux pays demeurent liés.
Un voisin ne se choisit pas et aucune divergence politique ne peut effacer la géographie. Le Mali, pays sans littoral, a besoin d’accès sûrs et compétitifs aux ports de la sous-région. La Côte d’Ivoire a besoin, elle aussi, d’un voisinage stable, de débouchés commerciaux et d’une coopération sécuritaire efficace face aux trafics et aux groupes armés qui exploitent les zones faiblement administrées.
L’accord de Bamako arrive cependant très tard. Dès juillet 1999, les deux pays avaient signé un accord-cadre relatif à la matérialisation de leur frontière. Vingt-sept années ont donc été nécessaires pour parvenir au tracé aujourd’hui présenté comme définitif. Ce délai ne retire rien au travail des experts, mais il invite à contenir les proclamations de victoire.
Le tracé est définitif sur les documents techniques. Il ne l’est pas encore juridiquement ni physiquement. Le traité doit être signé par les gouvernements et la ligne doit être reportée sur le terrain. Il faudra mobiliser les financements, poser les bornes, informer les villages et régler les contestations éventuelles. Entre une carte adoptée à Bamako et une frontière comprise par un cultivateur de Pogo ou un éleveur de Tengrela, une longue chaîne de décisions reste à construire.
Épreuve
L’abornement ne devra surtout pas transférer les incompréhensions des capitales vers les communautés. Les habitants doivent être consultés avant les opérations, notamment lorsque des terres agricoles, des pâturages, des points d’eau ou des pistes rurales sont concernés. Des procédures simples de réclamation seront nécessaires pour éviter qu’une clarification territoriale destinée à prévenir les conflits n’en provoque de nouveaux.
Les propositions formulées en 2024 par les acteurs de Tengrela, en Côte d’Ivoire, et de Kolondièba, au Mali, offrent déjà une base concrète. Ils demandaient la création de plateformes réunissant les services des deux pays, une cartographie des conflits communautaires et la mise en place d’un groupement local de coopération transfrontalière. Ces mécanismes doivent désormais sortir des comptes rendus de réunion.
Bamako et Abidjan gagneraient aussi à instituer un suivi public du traité, avec un calendrier, un budget et des bilans réguliers. Les préfets, les services douaniers, les forces de sécurité et les collectivités frontalières devraient disposer de canaux directs d’alerte.
Les échanges de renseignements et les patrouilles conjointes ou simultanées doivent reprendre là où la situation sécuritaire l’exige, sans transformer la frontière en mur contre les commerçants, les familles et les éleveurs.
L’histoire africaine montre que de graves différends peuvent être dépassés. Après leur affrontement de 1985 autour de la bande d’Agacher, le Mali et le Burkina Faso ont accepté la décision rendue l’année suivante par la Cour internationale de Justice. Cette frontière a cessé d’être une cause de guerre entre les deux États.
Le Cameroun et le Nigeria ont, de leur côté, transformé le contentieux de Bakassi en processus politique grâce à l’accord de Greentree de 2006 et à une commission mixte chargée de suivre son application.
Ces exemples montrent également que la paix frontalière ne naît pas d’une cérémonie. Près de vingt ans après l’accord de Greentree, le Cameroun et le Nigeria poursuivent encore certains travaux de démarcation. Ce sont la permanence du dialogue, le traitement des difficultés locales et la volonté de ne pas rouvrir les anciennes querelles qui ont empêché le retour à la confrontation.
Le Mali et la Côte d’Ivoire n’ont pas besoin d’être d’accord sur toutes les questions régionales pour travailler ensemble. Ils doivent simplement replacer la sécurité, le commerce et la tranquillité de leurs populations au-dessus des ressentiments politiques.
Les discours de souveraineté prennent tout leur sens lorsqu’ils permettent aux citoyens de vivre paisiblement, et non lorsqu’ils isolent des voisins condamnés par la géographie à coopérer.
Le meilleur traité ne sera donc pas celui qui recueillera le plus d’applaudissements au moment de sa signature. Ce sera celui qui permettra au cultivateur de savoir de quelle administration il relève, à l’éleveur de suivre un parcours reconnu, au transporteur de franchir Pogo-Zégoua sans incertitude et aux responsables locaux de prévenir ensemble un incident avant qu’il ne devienne une crise diplomatique. C’est à cette condition que le tracé adopté à Bamako réparera réellement la confiance.