Cette tribune s'adresse à toutes celles et à tous ceux qui souhaitent investir, entreprendre et construire progressivement un patrimoine productif.
Elle s'adresse tout particulièrement aux jeunes et aux femmes, qui représentent une force décisive pour l'avenir de nos économies et disposent devant eux d'un immense potentiel de création, d'innovation et de prospérité.
Beaucoup de personnes souhaitent aujourd’hui devenir entrepreneurs, investisseurs ou hommes et femmes d’Affaires. Cette aspiration est légitime. Elle est même souhaitable dans des économies comme les nôtres, qui ont besoin de davantage d’entreprises, de capitaux productifs, d’innovations et de création d’emplois.
Mais une confusion demeure souvent: avoir de l’argent ne suffit pas pour devenir investisseur, pas plus qu’avoir une bonne idée ne suffit pour devenir entrepreneur.
L’investissement est d’abord une discipline. Il repose sur des compétences, une méthode, une capacité à comprendre les hommes, les marchés, le temps et le risque.
Une vidéo circulant récemment sur les réseaux sociaux résume cette idée autour de cinq compétences que l’on retrouverait fréquemment chez les grands entrepreneurs et les grandes fortunes: savoir vendre, anticiper les opportunités, gérer le risque, construire un réseau et faire travailler le capital.
Au-delà de la référence aux milliardaires, ces cinq (05) compétences méritent d’être examinées comme un véritable guide de formation de l’investisseur.
1-) Savoir vendre: avant de vendre un produit, il faut savoir vendre une vision
La première compétence est probablement la plus sous-estimée.
Beaucoup pensent que vendre consiste simplement à convaincre un client d'acheter un produit ou un service. Les grands entrepreneurs font davantage.
Ils vendent d'abord une idée, une vision, une solution, parfois même un avenir possible.
Un entrepreneur qui crée une entreprise doit convaincre plusieurs catégories de personnes: ses clients, naturellement, mais également ses salariés, ses associés, ses fournisseurs, ses banquiers, ses investisseurs et parfois l'administration publique.
Il doit pouvoir expliquer simplement: quel problème il veut résoudre; pourquoi sa solution est utile; pourquoi elle est meilleure ou différente; comment elle peut créer de la valeur; et pourquoi d'autres personnes devraient lui faire confiance.
Les grandes entreprises commencent souvent par une conviction que leurs fondateurs réussissent progressivement à partager avec d'autres. Le premier capital d'un entrepreneur n'est donc pas toujours financier. Il peut être sa capacité à convaincre.
Mais il faut apporter ici une précision essentielle: savoir vendre ne signifie ni tromper ni manipuler. Une vision ne vaut que si elle peut progressivement devenir une réalité économique. L'investisseur sérieux doit donc rechercher une combinaison entre vision, crédibilité et capacité d'exécution.
2-) Apprendre à voir les opportunités avant les autres
La deuxième compétence est la capacité d'anticipation.
Investir ne consiste pas seulement à observer ce qui fonctionne aujourd'hui. Il faut également se demander: de quoi les populations, les entreprises et les États auront-ils besoin dans cinq, dix ou vingt ans ?
Cette question est particulièrement importante en Afrique. Notre continent connaîtra au cours des prochaines décennies une croissance considérable de sa population, de ses villes et de sa classe moyenne.
Cela signifie davantage de besoins en alimentation, logements, énergie, eau, transports, santé, médicaments, éducation, télécommunications, services financiers, transformation agricole et équipements industriels.
L'investisseur qui regarde uniquement les activités déjà saturées risque d'arriver trop tard. Celui qui observe les tendances démographiques, technologiques et sociales peut au contraire identifier les secteurs qui deviendront stratégiques demain.
Prenons quelques exemples. L'urbanisation crée aujourd'hui un immense marché potentiel dans le logement abordable et les matériaux de construction. La croissance démographique accroît les besoins alimentaires et rend indispensables l'agriculture moderne, la conservation, la transformation et la logistique.
Les déficits énergétiques ouvrent de nouvelles perspectives dans le solaire, le stockage, l'efficacité énergétique et les systèmes décentralisés. L'exploitation de minerais stratégiques comme le lithium devrait conduire à réfléchir non seulement à l'extraction, mais également à la transformation et, à terme, aux batteries.
La véritable compétence consiste donc moins à suivre les opportunités existantes qu'à comprendre les transformations qui feront naître les marchés futurs.
3-) Gérer le risque intelligemment: investir n'est pas jouer
La troisième compétence est fondamentale: savoir prendre des risques sans devenir imprudent.
Toute activité économique comporte un risque. Le mauvais entrepreneur essaie parfois de l'ignorer. Le spéculateur l'accepte sans toujours le comprendre. L'investisseur professionnel cherche au contraire à l'identifier, le mesurer et le maîtriser.
Avant d'investir, il doit pouvoir répondre à plusieurs questions simples: combien puis-je gagner ? Mais surtout: combien puis-je perdre ? Que se passe-t-il si le projet démarre six mois plus tard ? Si les ventes sont inférieures de 30% aux prévisions ? Si le prix des matières premières augmente ? Si mon principal client disparaît ? Si les taux d'intérêt augmentent ?
Un bon investissement doit donc intégrer plusieurs scénarios: optimiste, réaliste et défavorable.
L'investisseur averti fixe également une limite à ce qu'il accepte de perdre. Il faut éviter de mettre l'ensemble de son patrimoine dans un seul projet, conserver des liquidités, diversifier progressivement ses placements et, surtout, ne jamais investir de l'argent que l'on ne peut absolument pas se permettre de perdre.
Le véritable investisseur ne cherche donc pas à supprimer le risque, ce qui est impossible, mais à obtenir le meilleur rendement possible pour un niveau de risque acceptable.
4-) Construire un réseau: le capital relationnel est également un capital économique
La quatrième compétence concerne les relations humaines. On dit souvent que les opportunités circulent à travers les réseaux. C'est largement vrai.
Un financement peut venir d'une personne rencontrée plusieurs années auparavant. Un associé peut être recommandé par un ancien collègue. Un nouveau marché peut venir d'un ancien client satisfait. Une information stratégique peut venir d'un expert avec lequel une relation de confiance a été construite.
C'est pourquoi le réseau professionnel constitue un véritable capital relationnel.
Mais construire un réseau ne consiste pas à accumuler des centaines de numéros de téléphone ou de relations sur les réseaux sociaux. Le réseau le plus précieux repose sur quatre éléments: la compétence, la confiance, la réputation et la réciprocité.
Une relation professionnelle durable se construit lorsque chacun sait que l'autre respecte ses engagements. La réputation devient alors un actif économique.
Dans nos économies africaines, où les mécanismes formels de financement restent parfois insuffisants, ce capital de confiance peut avoir une importance considérable. La confiance réduit le coût des transactions, accélère les décisions, facilite les partenariats et attire le capital.
5-) Faire travailler l'argent plutôt que travailler toute sa vie uniquement pour l'argent
La cinquième compétence est celle qui transforme véritablement l'entrepreneur en investisseur.
Dans la première phase de sa vie professionnelle, une personne travaille généralement pour obtenir un revenu. Mais l'investisseur cherche progressivement à créer des actifs capables de produire eux-mêmes des revenus.
Il peut s'agir d'une entreprise, d'actions, d'obligations, d'un immeuble locatif, d'une exploitation agricole, d'une unité industrielle, d'une participation dans une Petite ou moyenne entreprise (PME) ou d'autres actifs productifs.
L'idée essentielle est simple: le revenu du travail doit progressivement contribuer à constituer un patrimoine productif.
Il existe également une deuxième dimension: savoir mobiliser l'argent des autres. C'est précisément ce que font les banques, les fonds d'investissement, les sociétés de capital-risque ou les entreprises lorsqu'elles lèvent des capitaux.
Mais utiliser l'argent des autres implique une responsabilité encore plus grande. Lorsqu'une personne vous confie son épargne, elle vous confie une partie de son travail passé et parfois de son avenir.
Cette confiance impose de la transparence, une bonne gouvernance, une comptabilité rigoureuse, des mécanismes de contrôle et une information régulière des investisseurs.
Le grand investisseur n'est donc pas seulement celui qui sait lever de l'argent. C'est celui qui peut démontrer qu'il sait protéger, utiliser et faire fructifier le capital qui lui est confié.
Une sixième compétence implicite: savoir exécuter
Les cinq (05) compétences précédentes seraient insuffisantes sans une sixième: la capacité d'exécution.
Les cimetières économiques sont remplis de bonnes idées qui n'ont jamais été transformées en entreprises viables. Entre l'idée et la réussite se trouvent généralement le travail, la discipline, la compétence technique, la bonne gouvernance, la gestion de trésorerie, le recrutement des bonnes personnes et la capacité à persévérer.
Une vision sans exécution reste une ambition. Une opportunité sans exécution est captée par quelqu'un d'autre. Un réseau sans compétence finit par perdre sa valeur. Un financement mal géré devient une dette.
Notre véritable défi: créer une culture de l'investissement
Cette réflexion dépasse largement la question individuelle de l'enrichissement. Elle pose un enjeu majeur pour nos économies.
Nos pays doivent développer une véritable culture de l'investissement productif.
Pendant trop longtemps, une partie de l'épargne disponible s'est orientée vers la consommation, l'immobilier non productif ou certaines activités commerciales à faible valeur ajoutée. Nous avons besoin de davantage de capitaux orientés vers l'agriculture moderne, la transformation agroalimentaire, l'industrie, l'énergie, le numérique, les infrastructures, la santé, les mines et leur transformation, ainsi que les petites et moyennes entreprises.
Cela suppose également de démocratiser l'investissement. Il faut permettre à des milliers de citoyens d'investir progressivement dans des entreprises et des projets crédibles grâce aux marchés financiers, aux fonds d'investissement, aux clubs d'investisseurs, aux coopératives modernes et à des mécanismes transparents d'actionnariat populaire.
Nos diasporas peuvent également jouer un rôle majeur dans cette transformation. Une partie des transferts de fonds vers l'Afrique pourrait progressivement devenir du capital productif si des véhicules d'investissement suffisamment professionnels, transparents et sécurisés étaient proposés.
Commencer petit, mais commencer intelligemment
Tout le monde ne deviendra pas milliardaire. Et cela ne devrait d'ailleurs pas être l'objectif principal.
En revanche, des millions d'Africains peuvent progressivement devenir épargnants, actionnaires, entrepreneurs et investisseurs. C'est particulièrement vrai pour les jeunes et les femmes, qui constituent une part majeure de notre potentiel humain et économique. Leur avenir peut être radieux si nous leur donnons accès à la formation, au financement, aux réseaux, à l'information et à des opportunités d'investissement crédibles.
On peut commencer avec des moyens modestes. L'essentiel est d'apprendre à épargner, comprendre un bilan, lire un compte de résultat, analyser un marché, calculer une rentabilité, évaluer un risque, diversifier ses investissements et réinvestir une partie de ses gains.
Le patrimoine se construit rarement en une seule opération spectaculaire. Il se construit généralement par l'accumulation disciplinée d'actifs productifs au cours du temps.
Une dernière règle: ne jamais investir dans ce que l'on ne comprend pas
Dans une époque marquée par les promesses d'enrichissement rapide, les cryptomonnaies mal comprises, les systèmes pyramidaux et les multiples offres d'investissement circulant sur les réseaux sociaux, cette règle devrait être enseignée partout: ne jamais investir dans une activité dont on ne comprend ni le modèle économique, ni les risques, ni l'origine réelle des rendements annoncés.
Un rendement exceptionnel sans risque exceptionnel doit immédiatement susciter la prudence. La richesse durable repose rarement sur un miracle financier. Elle repose beaucoup plus souvent sur la création de valeur, la patience, la compétence et le temps.
Conclusion: passer d'une culture du revenu à une culture du patrimoine
Le véritable enseignement de ces cinq (05) compétences est peut-être finalement ailleurs. Nos sociétés doivent progressivement passer d'une culture centrée uniquement sur le revenu à une culture de constitution du patrimoine et de l'investissement productif.
Travailler pour obtenir un revenu reste indispensable. Mais épargner une partie de ce revenu, l'investir intelligemment, acquérir des actifs productifs et réinvestir les gains permet progressivement de construire un patrimoine.
Cette ambition concerne tout le monde. Elle concerne tout particulièrement nos jeunes et nos femmes, auxquels il faut transmettre très tôt la culture financière, la confiance en leurs capacités et les outils permettant de transformer une idée en activité, puis une activité en entreprise et une entreprise en patrimoine.
C'est ainsi que l'on crée des entrepreneurs. C'est ainsi que l'on construit une classe d'investisseurs nationaux. Et c'est ainsi qu'un pays transforme progressivement son épargne en entreprises, ses entreprises en emplois, ses ressources en valeur ajoutée et sa croissance en prospérité durable.
Il faut donc enseigner très tôt une idée simple: avant d'apprendre comment devenir riche, apprenons d'abord comment créer, protéger et faire fructifier la valeur.