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Le tissu et l’aiguille: Anatomie d’une réconciliation malienne à l’épreuve du réel
Publié le lundi 21 septembre 2026  |  L’Inter de Bamako
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© Autre presse par DR
Semaine de la Réconciliation Nationale SENARE
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À l'aube de son 66ème anniversaire d'indépendance, le Mali se trouve à un carrefour existentiel. En cette mi-septembre 2026, la tenue de la 5ème édition de la Semaine Nationale de la Réconciliation (SENARE) résonne comme une invocation solennelle, une tentative d'État pour suturer les plaies d'une nation traversée par plus d'une décennie de convulsions sécuritaires, politiques et identitaires. Pourtant, derrière le cérémonial républicain, une interrogation lancinante s'impose à l'esprit critique: Qu'est-ce que nous cherchons réellement à réconcilier, et à quel prix ?
La métaphore de notre Nation est celle d'un tissu d'une beauté séculaire. Une étoffe complexe, tissée des fils entrelacés des communautés mandingues, peules, touareg, songhaï, bambaras, dogons, bozos, sénoufos et bien d'autres. Un patchwork géographique reliant la savane verdoyante du Sud aux immensités sahariennes du Nord, forgé par des siècles de transhumance, d'alliances matrimoniales et de pactes sociaux ancestraux. Mais aujourd'hui, force est de constater que le tissu est déchiré. Les déchirures ne sont pas de simples effilochures de surface; ce sont des béances profondes qui traversent le corps social et territorial.
Face à ce constat, l'initiative d'une semaine dédiée au dialogue est légitime. Mais recoudre ne relève pas de la magie discursive. L'analyse exige de porter un regard froid, lucide et rigoureux sur les trois dimensions fondamentales de ce chantier national: politique, économique, et socio-philosophique.

L'angle politique: entre souveraineté proclamée et l'épreuve de l'inclusivité
Sur le plan politique, la réconciliation nationale se heurte à la dialectique classique du sommet et des marges. Historiquement, la centralisation du pouvoir à Bamako a produit un sentiment de relégation dans les régions périphériques, particulièrement au Centre et au Nord.
Lorsqu'une puissance publique orchestre une Semaine Nationale de la Réconciliation (SENARE), le premier piège institutionnel est celui du dialogue en chambre et de la confiscation du débat par des élites urbaines.
• La légitimité des acteurs autour de la table: Une réconciliation politique ne peut se construire par décret ni se limiter à un consensus entre acteurs déjà acquis à la cause de l'État. La question centrale reste de savoir si les véritables belligérants, les voix dissidentes, les autorités traditionnelles locales et les représentants des fractions pastorales ou rurales isolées sont effectivement représentés.
• Le pouvoir effectif des comités locaux: Les structures locales de paix et les comités de conciliation disposent-ils d'une autonomie d'action et d'un poids décisionnel réels ? Si la parole citoyenne est recueillie dans les cercles et les communes mais se retrouve filtrée ou neutralisée lorsqu'elle remonte les strates bureaucratiques jusqu'à la capitale, l'exercice bascule dans le folklore institutionnel.
• La représentativité territoriale: Les zones les plus durement frappées par l'insécurité, où l'administration publique est parfois absente et, où les écoles restent fermées, sont-elles au cœur du dispositif, ou assiste-t-on à une réconciliation à «deux vitesses», célébrée là où la paix existe déjà ?
Un processus politique inclusif exige de surmonter la peur du désaccord. La paix ne naît pas de la suppression des contradictions, mais de l'établissement d'un cadre institutionnel capable de les résorber sans recours aux armes.

L'angle économique: la fracture matérielle, racine ignorée de la déchirure
On ne réconcilie pas des communautés sur un sol dévasté par la misère. L'analyse géopolitique des conflits du Sahel montre que les tensions intercommunautaires s'alimentent avant tout aux sources de la rareté matérielle, de l'enclavement et de l'injustice spatiale.
Le conflit malien n'est pas seulement une crise identitaire ou sécuritaire; c'est une crise du développement et de la redistribution. Trois (03) leviers économiques majeurs conditionnent directement la réussite de la réconciliation:
- La compétition autour de la terre, l'assèchement des pâturages et le blocage des couloirs de transhumance constituent les détonateurs majeurs des violences au Centre et au Nord. La réconciliation exige de sécuriser les droits fonciers coutumiers tout en modernisant l'agropastoralisme de manière équitable.
- L'absence d'écoles, de soins de santé, d'eau potable et d'infrastructures routières dans les zones excentrées entretient un sentiment d'abandon citoyen. Il ne peut y avoir de cohésion nationale sans des investissements publics prioritaires fléchés vers les territoires les plus vulnérables.
- En l'absence de débouchés agricoles ou industriels, les jeunes ruraux deviennent les proies faciles des réseaux informels, du trafic ou des groupes armés. Recoudre le tissu national implique de financer des chaînes de valeur locales et de proposer des emplois dignes.
Par conséquent, une Semaine de la Réconciliation qui ne déboucherait pas sur des engagements budgétaires fermes et une véritable politique de désenclavement risquerait de rester un exercice purement incantatoire. Pour recoudre le tissu, il faut financer le fil.

L'angle social et philosophique: la parole confisquée et le mystère de l'écoute
Au niveau socio-philosophique se joue la question fondamentale du vivre-ensemble et de la mémoire. Le traumatisme des violences subies par les populations civiles pose la question de la catharsis, du pardon et de la justice.
Il existe une différence ontologique entre laisser parler et écouter. Dans le théâtre social des grandes conférences, le temps de parole est distribué, mais la réception de la souffrance est souvent esquivée.
Dans de nombreuses localités, les femmes portent le fardeau invisible du conflit, gestion des ménages disloqués, prise en charge des orphelins, survie quotidienne, tandis que les jeunes constituent la majorité de la population et la principale cible du recrutement guerrier. Si leurs voix sont reléguées au second plan au profit des seuls notables, le processus se prive de son moteur démographique et social le plus vital.
Le Mali dispose d'un capital socioculturel immense (cousinage à plaisanterie, chartes morales traditionnelles, médiation des chefs de village et des légitimités religieuses). Mais ces régulations ont été fragilisées par des années de violence et d'instrumentalisation. Les réhabiliter exige un respect sincère de leur autonomie, loin de toute cooptation politique.
La philosophie de la réconciliation ne peut faire l'économie de la vérité. Peut-on pardonner ce qui n'a pas été nommé ? Recoudre le tissu exige d'identifier chaque entaille, de reconnaître les victimes, d'établir les responsabilités et d'offrir des réparations symboliques et matérielles.

L'art de tenir l'aiguille
Au seuil de sa 66ème année d'existence nationale, le Mali n'a pas besoin d'un consensus de façade ou de slogans éphémères.
Le tissu national est effectivement déchiré, mais il n'est pas détruit. Sa trame reste solide, ancrée dans la mémoire collective d'un peuple qui a su traverser les empires, les colonisations et les crises contemporaines.
Pour que la Semaine nationale de la Réconciliation (SENARE) devienne l'instrument véritable de cette refondation, l'aiguille ne doit plus tourner en rond dans les salons climatisés de Bamako. Elle doit descendre dans les villages, arpenter les campements nomades, pénétrer les grins de jeunes et écouter le silence douloureux des femmes de l'intérieur.
Réconcilier le Mali, c'est accepter d'asseoir tout le monde autour de la table, sans exclusion, d'entendre les vérités qui dérangent, d'investir là où la terre meurt, et de redistribuer le pouvoir de décision à ceux qui font vivre le pays au quotidien. C'est à ce prix seulement que l'étoffe malienne retrouvera son éclat, sa résistance et sa dignité.
Par A K DRAMÉ

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