Le 10 septembre 2026, à Dioura, dans le centre du Mali, une attaque attribuée au Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaida, a frappé une position des Forces armées maliennes
Le bilan exact demeure difficile à établir. L'armée malienne, elle, a confirmé l'attaque et la poursuite des opérations dans la zone.
Je retiens pour ma part que Dioura n'est pas un épisode anodin. Il intervient après une série d'attaques qui, depuis avril 2026, montrent une évolution préoccupante. Le JNIM et le Front de libération de l'Azawad (FLA) ont revendiqué ensemble les offensives du 25 avril, puis celles du 4 juillet. Reuters rapporte que les deux organisations ont assumé leur responsabilité commune dans plusieurs opérations. Le FLA ne s'en cache plus. Il ne s'agit donc pas seulement d'une hypothèse de circonstance ou d'une lecture politique de Bamako : une coopération opérationnelle entre deux forces dont les idéologies et les objectifs historiques sont pourtant présentés comme différents est désormais publiquement revendiquée. Et c'est précisément au moment où le Sahel donne à voir cette dangereuse recomposition que quelque chose d'autre se produit : Alger et Bamako recommencent à se parler. Les récentes attaques ne visent-elles pas à jeter le trouble sur ces retrouvailles dérangeantes ? Si l'on sait que la visite, le 14 septembre dernier, du Premier ministre algérien Sifi Ghrieb à Bamako, à l'invitation de son homologue Abdoulaye Maïga, après les échanges du 24 août à Alger, ouvre une nouvelle séquence dans une relation profondément dégradée il y a peu, on peut en faire l'hypothèse. Les gouvernements algéro-maliens parlent eux-mêmes d'une "nouvelle dynamique" des relations bilatérales : Sécurisation des frontières, coopération, échanges et dialogue politique sont à nouveau à l'ordre du jour. Ce rapprochement ne doit évidemment pas être sous-estimé. Car lorsqu'Alger et Bamako se reparlent, c'est une partie de l'échiquier sahélien qui peut commencer à bouger.
Dans le contexte actuel, la reprise du dialogue pourrait donc avoir des conséquences sur les rapports entre Bamako, les acteurs armés du Nord, les populations frontalières et les différents acteurs qui gravitent autour de la crise malienne.
C'est ici qu'une autre question mérite d'être posée, sans passion inutile, mais sans complaisance : qui regarde réellement ce qui se passe au Mali ?
Kiev : ce qui fut dit, ce qui fut ensuite documenté
En juillet 2024, après la bataille de Tinzaouatène, un responsable du renseignement militaire ukrainien, Andriy Yusov, déclarait publiquement que les rebelles maliens avaient reçu les informations nécessaires à la conduite de leur opération, ajoutant : "et pas seulement !" La déclaration fit l'effet d'une bombe diplomatique à Bamako. Le Mali rompit ses relations avec l'Ukraine et porta l'affaire devant les instances internationales.
Il aurait pu ne s'agir que d'une maladresse verbale. Mais l'affaire ne s'arrêta pas là. En octobre 2024, une enquête du Monde, fondée sur plusieurs sources, rapportait une coopération opérationnelle entre le renseignement militaire ukrainien et des composantes du CSP, notamment autour du renseignement et de l'utilisation de drones chargés d'explosifs.
Le journal faisait également état de formations de combattants, certaines en Ukraine et d'autres dans le nord du Mali, ainsi que de la présence d'instructeurs ukrainiens dans la région. Au Mali, aujourd'hui, l'on est en droit de croire que cette présence ukrainienne est située dans au moins deux pays voisins. Cette présence a juste besoin d'être étayée officiellement. Donc, il ne s'agit pas pour moi d'affirmer que toutes les forces combattant l'État malien sont des créatures de Kiev. Il ne s'agit pas davantage d'affirmer, sans preuve, que l'Ukraine commande le FLA ou qu'elle fournit directement des armes au JNIM.
Il s'agit de constater qu'en 2024, des éléments publics et journalistiquement documentés ont établi l'existence de contacts et d'une coopération entre le renseignement ukrainien et des composantes de la rébellion du Nord, avec trois domaines particulièrement sensibles : le renseignement, les drones et la formation. Et cette histoire ne relève pas seulement de la parole de Bamako. C'est justement ce qui rend le silence ou le faible écho accordé à cette affaire si étonnant, à mes yeux.
Lorsque des puissances étrangères sont accusées de soutenir des groupes armés en Afrique, la presse internationale sait généralement mobiliser les grands mots : ingérence, guerre hybride, déstabilisation, mercenaires, influence étrangère. Pourquoi cette même vigilance devient-elle soudain plus discrète lorsqu'il s'agit de la présence alléguée d'acteurs ukrainiens auprès de groupes armés maliens ? La question mérite au moins d'être posée.
Et maintenant, le FLA et le JNIM
Le problème devient encore plus troublant en 2026. Le FLA et le JNIM ne sont plus simplement deux acteurs évoluant dans le même espace géographique. Ils ont revendiqué ensemble des opérations. En avril, ils ont revendiqué des attaques coordonnées à travers le Mali. En juillet, ils ont encore revendiqué des opérations communes contre les forces maliennes. Reuters rapporte que l'armée malienne elle-même a parlé d'une coalition JNIM-FLA à propos de ces combats.
Cette coopération, entend-on, ne signifie pas que les deux mouvements ont fusionné. Le FLA porterait, selon les tenants de cette thèse, une revendication politico-territoriale liée à l'Azawad ; le JNIM poursuit un projet djihadiste transnational lié à Al-Qaida. Leur alliance est donc présentée, par nature, comme une convergence d'intérêts militaires plutôt qu'une identité idéologique. Mais sur le terrain, ce sont les balles qui comptent. Et à Dioura, ce sont des Maliens qui sont morts sous ces balles infâmes.
À Sévaré, des positions militaires ont également été attaquées. À plusieurs reprises, des civils ont été pris dans les violences qui accompagnent cette guerre. Ces morts méritent-elles moins d'attention parce qu'elles ne se produisent ni à Gaza, ni en Ukraine, ni au Moyen-Orient ? Pourquoi les victimes maliennes deviennent-elles si souvent des statistiques périphériques dans le récit international ? Pourquoi le débat se concentre-t-il sur la "junte" et la Russie, tandis que les responsabilités et les soutiens extérieurs présumés aux groupes armés sont beaucoup moins scrutés lorsqu'ils viennent d'autres horizons géopolitiques ?
J'en reviens à ma primo question : Où est passée la solidarité régionale ?
Un autre silence interpelle.
Face aux attaques meurtrières qui frappent le Mali, l'Union africaine a, elle, condamné explicitement les offensives terroristes. Le 5 juillet 2026, son président de la Commission condamnait "avec la plus grande fermeté" les attaques coordonnées du 4 juillet et exprimait sa solidarité avec le peuple et les autorités maliens. Le 20 juillet, l'Union africaine condamnait également les attaques contre les forces maliennes et nigériennes.
Mais qu'en est-il de la CEDEAO ?
L'organisation régionale, déjà profondément éloignée de Bamako depuis le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger, apparaît singulièrement discrète dans ce nouveau cycle de violences. Et qu'en est-il de certains de ses États membres les plus "influents" ? Concentrés sur leurs pseudo succès macro économiques ou la reprise de leurs relations avec le FMI. Oubliant que le Mali peut avoir rompu avec la CEDEAO, il peut avoir quitté son espace institutionnel, il peut avoir choisi l'AES, cela ne devrait pourtant pas transformer la mort de soldats maliens ou de civils maliens en problème exclusivement malien.
Le terrorisme ne demande pas de visa régional.
Lorsqu'il frappe le Mali aujourd'hui, il teste aussi les frontières du Niger, du Burkina Faso, de la Mauritanie, de l'Algérie, du Sénégal et de la Côte d'Ivoire. Le Sahel n'est pas une addition de territoires isolés : c'est un système de circulation, de populations, d'armes, de trafics et désormais d'alliances militaires mouvantes.
La question n'est pas seulement : "Qui gouverne Bamako ?" La vraie question devient : qui veut empêcher que le Mali devienne le laboratoire africain des guerres par procuration ?
De Kiev à Bamako et Kidal, de Dioura à Sévaré, les lignes bougent. Certaines puissances cherchent à combattre leurs adversaires loin de leurs propres frontières. Des mouvements séparatistes et djihadistes découvrent des convergences tactiques qu'on croyait hier impossibles. Les anciennes médiations ressurgissent. Les alliances changent. Et pendant ce temps, les Maliens continuent de payer.
Alors, au-delà des récits fabriqués dans les capitales étrangères, une exigence demeure : que la tragédie malienne cesse d'être regardée à travers les intérêts des autres.
Le Mali n'a pas besoin que l'on choisisse son camp à sa place.
Il a besoin que l'on regarde enfin, sans filtre, qui arme, qui renseigne, qui forme, qui attaque, qui revendique et surtout qui meurt. Car dans cette nouvelle guerre sahélienne, le plus grand danger serait de laisser les morts maliens devenir les dommages collatéraux des guerres géopolitiques qui ne portent pas leur nom.