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Octobre rouge en France : Emmanuel Macron sur le grill
Publié le lundi 12 octobre 2026  |  L’aube
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Tandis que la France s'embrase sous les barricades, les grèves et les blocages, dans une séquence sociale d'une violence inédite depuis les gilets jaunes, Emmanuel Macron affronte le double fracas de son quinquennat : l'embrasement de sa jeunesse à l'intérieur et la faillite consommée de sa doctrine africaine au Sahel. Récit d'un octobre où l'exécutif vacille sur tous les fronts, pris en étau entre la rue et l'histoire.

Il pleut sur le boulevard Saint-Germain et il pleut sur l'Élysée. C'est une pluie fine, froide, qui colle aux uniformes. Une fumée noire, épaisse, monte des barricades de pneus incendiés à Marseille, les sirènes hurlent en continu dans les rues de Lyon comme un souffle qui ne s'arrête jamais, des convois de tracteurs verrouillent l'autoroute A6 et la porte de la Chapelle, paralysant l'artère. En ce mois d'octobre 2026, la France vit un octobre rouge. Non pas le rouge flamboyant des vendanges, mais celui, plus âcre, plus métallique, d'une colère sociale qui prend désormais l'exécutif à la gorge et ne desserre plus son étreinte.


Emmanuel Macron parle. Il parle encore, il parle en boucle, multipliant les déclare relayées par son réseau médiatique acquis et qui tente d'éteindre l'incendie avec un seau d'eau tiède. Réforme des retraites jamais digérée, pouvoir d'achat en chute libre, dette abyssale à 3400 milliards d'euros qui écrase chaque budget, services publics exsangues, hôpitaux en grève, insécurité omniprésente à la Une de tous les journaux. Dans les cafés populaires de Belleville comme sur les marchés de Roubaix, on ne l'écoute même plus : on zappe, on hausse les épaules, on passe à autre chose. Le roi est nu, et le pays tout entier le voit désormais, sans filtre.

Sur le grill, Macron grille littéralement de tous les côtés. À gauche, on lui reproche d'avoir trahi l'idéal social et d'avoir matraqué l'école publique. À droite, on l'accuse d'avoir livré l'autorité de l'État et d'avoir laissé la rue dicter sa loi à la République. Au centre, il n'y a plus de centre, seulement un vide béant, un trou noir politique qui aspire tout. Les sondages le clouent au plus bas, autour de 18% d'opinions favorables, et même ses plus fidèles députés détournent désormais le regard dans les couloirs feutrés de l'Assemblée, gênés. L'homme qui rêvait d'incarner une figure jupitérienne, surplombante, verticale, s'est mué en commentateur impuissant de sa propre déliquescence, en spectateur de son propre naufrage.

L'Hexagone sur un baril de poudre

La crise ne vient pas de nulle part. Elle part d'une salle de classe. Mi-septembre, du lycée Saint-Exupéry de Créteil, dans le Val-de-Marne. Une salle trop pleine, trop froide. Puis, de proche en proche, comme une traînée de poudre, elle bascule et embrase tout. Les revendications sont d'une simplicité désarmante, et c'est précisément ce qui les rend explosives, inattaquables : manque criant d'enseignants, classes à 36 élèves entassés, locaux vétustes où il pleut à l'intérieur, abrogation de la plateforme Parcoursup jugée anxiogène, cruelle et refus permanent du non-remplacement des professeurs absents.

Face à cette jeunesse qui réclame simplement l'école, le droit d'apprendre, la réponse de l'État s'est révélée d'une brutalité et d'une rigueur sécuritaire inédites sous la Ve République. Dès le 2 octobre, le ton est donné à Perpignan. Un face-à-face particulièrement tendu entre lycéens en blocus et CRS casqués. L'image fait le tour de TikTok en quelques heures, brute, sans commentaire. Amnesty International monte au créneau pour dénoncer un usage manifestement disproportionné de la force contre des mineurs et exige la suspension immédiate des lanceurs de balles de défense, les LBD.


Le point de rupture absolu est atteint le mardi 6 octobre lors de l'Acte III de la mobilisation nationale. À l'appel de l'Union Syndicale Lycéenne et de l'Union Étudiante, épaulées par un front syndical et associatif d'une ampleur rare - CGT, FAGE, FCPE, LDH, MRAP, Solidaires, UNEF et SOS Racisme - entre 256.000 manifestants selon le ministère de l'Intérieur et 450.000 jeunes selon les organisations défilent à travers 180 villes, dont près de 100.000 rien qu'à Paris, dans un fleuve humain qui s'étire de République à Nation. Le soir même, le chef de l'État réunit en urgence à l'Élysée Sébastien Lecornu, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez et le ministre de l'Éducation pour tenter de reprendre le contrôle d'une situation qui lui échappe.

Le coût humain de cette semaine de contestation s'avère lourd, très lourd, et il pèse comme une chape. Le politologue spécialiste des mouvements de jeunesse Robi Morder qualifie cette répression d'ampleur totalement inédite pour un mouvement lycéen sous la Ve République. Entre le 28 septembre et le 5 octobre, les autorités recensent 6059 interpellations menant à 5060 gardes à vue, dont une écrasante proportion de 87% de mineurs. Le 1er octobre à lui seul pulvérise les compteurs avec 1949 interpellations en une seule journée, dépassant le record historique enregistré lors de la crise des gilets jaunes le 8 décembre 2018. Au 9 octobre, le bilan global fait état de plus de 6800 gardes à vue, de 215 lycéens blessés, de 85 personnels de l'Éducation nationale touchés et de plus de 760 membres des forces de l'ordre blessés dans les échauffourées.

Quatre drames physiques majeurs cristallisent l'émotion nationale et provoquent une indignation générale qui dépasse de loin le cercle militant : à Lens, un lycéen de 15 ans perd une main après l'explosion d'une grenade de désencerclement ; à Tours, un adolescent de 16 ans perd définitivement l'usage d'un œil à la suite d'un tir de LBD à bout portant ; à Saint-Ouen-l'Aumône, le jeune Eden, 14 ans, subit une double fracture ouverte de la mâchoire après un tir de lance-grenades Cougar à bout portant ; enfin, en région parisienne, des collectifs d'avocats des barreaux de Paris et de Seine-Saint-Denis dénoncent des violences inacceptables en commissariat sur de jeunes interpellés arrivés visage en sang, le tee-shirt taché.


Sur le plan institutionnel et judiciaire, la machine s'emballe et tourne à plein régime : 24 enquêtes sont immédiatement confiées à l'IGPN, dont dix saisines directes du ministre lui-même, le Défenseur des droits est saisi en urgence, et la porte-parole du Haut-Commissariat aux droits de l'Homme de l'ONU appelle solennellement à Genève à bannir tout recours disproportionné à la force contre des enfants. Sous pression, le ministre Laurent Nuñez annonce la suspension des grenades assourdissantes, un premier recul. Côté infrastructures, le tableau est sombre, noir : plus de 30.000 élèves se retrouvent privés de cours en présentiel, pénalisés par des dégradations matérielles chiffrées à plusieurs dizaines de millions d'euros dans des lycées saccagés ou barricadés, de Vitry à Toulouse, de Nantes à Strasbourg.

Pendant que la jeunesse conteste sur le pavé, le front de la contestation s'élargit dangereusement pour le pouvoir, comme une marée qui monte. Les étudiants bloquent Sciences Po Paris au milieu de barricades de fortune faites de tables et de palettes, trois députés LFI s'interposent physiquement, les avocats multiplient les plaintes contre les abus des forces de l'ordre, les parents de la FCPE et les professeurs battent le pavé côte à côte. Et surtout, les syndicats agricoles, furieux d'un budget jugé vide de promesses concrètes après les ravages de la canicule de l'été qui a brûlé les récoltes, menacent de fusionner leurs revendications avec celles de la rue. L'exécutif redoute alors ce qu'il nomme en interne, avec angoisse, la convergence des colères, le spectre de tous les pouvoirs.

Pour tenter d'éteindre l'incendie, Emmanuel Macron fixe trois piliers par la voix de son entourage : le maintien de l'ordre avec proportionnalité et déontologie, l'ouverture au dialogue car les angoisses exprimées sont légitimes et doivent être entendues, et la lucidité face à ceux qui attisent les tensions, tout en rappelant qu'il s'agit d'enfants et que la brutalité n'est pas sa méthode. Le 7 octobre, depuis Matignon, Sébastien Lecornu tente de désamorcer la crise globale : cinq chantiers prioritaires pour l'école, ouverture de la plateforme Agora jusqu'au 23 octobre pour recueillir la parole, arbitrages budgétaires fin octobre adossés à une enveloppe de 1,2 milliard d'euros pour l'éducation, et consigne explicite d'absence d'affrontement donnée aux forces de l'ordre. Pour contrer la jonction redoutée avec le monde agricole, il dégaine aussi une réponse pouvoir d'achat ciblée : cession de 10 millions de barils de gazole des stocks stratégiques afin d'abaisser les prix à la pompe de 12 à 18 centimes, gel du tarif de l'électricité pour l'hiver, ainsi qu'un complément d'urgence pour les éleveurs annoncés au Sommet de l'Élevage. Cependant, l'opposition dénonce unanimement une simple manœuvre dilatoire pour gagner du temps, d'autant qu'aucune mesure concrète immédiate n'est actée pour répondre aux urgences vitales des lycées. À six mois de la prochaine élection présidentielle, l'exécutif tente de préserver son cap budgétaire fixant le redressement à 54 milliards et le déficit à 5% en 2027. La trêve gouvernementale demeure extrêmement fragile, suspendue à un fil, et le risque d'une convergence générale des luttes annoncée pour le 17 octobre laisse l'homme fort de l'Élysée plus que jamais sur le grill, à vif.


Le grand divorce sahélien et l'illusion perdue

Et c'est précisément là que le spectacle prend une tournure saisissante, presque ironique, tragiquement ironique. Car pendant que Paris brûle et que l'exécutif tente de colmater les brèches à l'interne avec des rustines, la diplomatie française continue obstinément de donner des leçons au reste du monde. Surtout à l'Afrique. Surtout aux pays de l'Alliance des États du Sahel, l'AES.

Le divorce avec le Sahel est consommé, total, définitif, et désormais irréversible, scellé dans le béton. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont claqué la porte de décennies de Françafrique avec un bruit sec. Bases militaires fermées et démantelées, ambassadeurs expulsés manu militari, troupes françaises priées de faire leurs valises en 72 heures montre en main, accords de défense déchirés et franc CFA remis en cause de toutes parts avec fracas. Bamako ne décroche plus le téléphone de l'Élysée. Ouagadougou et Niamey non plus.

Sur les plateaux de télévision parisiens, les mêmes experts qui affirmaient hier, la main sur le cœur, que le Sahel ne pouvait survivre sans la présence française, que sans Barkhane ce serait le chaos, soutiennent aujourd'hui, dans un grand écart magistral, que la France n'a jamais eu besoin de cette région, reléguant une priorité stratégique de cinquante ans au rang de quantité négligeable. Dans les ministères, on maquille la déroute sous de jolis mots de novlangue inventés pour l'occasion : on parle de réarticulation pour désigner une retraite piteuse, de partenariat d'égal à égal pour admettre l'absence de partenaires, et de souveraineté africaine pour masquer une perte d'influence historique qui saute aux yeux.

Il suffit d'observer la panique feutrée des industriels français pour mesurer l'ampleur du désastre, son poids réel. Le groupe Orano ne sait plus où stocker son uranium nigérien et cherche des portes de sortie, les entreprises de BTP comme Sogea-Satom ont perdu l'ensemble de leurs marchés à Niamey et Bamako du jour au lendemain, et les sous-traitants militaires tournent à vide, les carnets de commandes désespérément creux. La rupture avec l'AES n'est pas qu'une simple ligne dans un communiqué diplomatique feutré du Quai d'Orsay : c'est des milliers d'emplois perdus ici et là-bas, des contrats mirobolants envolés, des parts de marché avalées par d'autres puissances, et une influence géopolitique qui s'effondre comme un château de sable balayé par une marée montante, irrésistible.


Emmanuel Macron se retrouve donc pris au piège sur le grill de l'histoire, exactement là où il ne voulait pas être. Il voulait laisser son nom dans les livres comme le président de la réconciliation mémorielle avec l'Afrique, le président du renouveau ; il restera comme celui sous le magistère duquel la France a définitivement perdu l'Afrique francophone qui comptait, le dernier carré. À l'Assemblée nationale, les députés votent de vaines résolutions pour condamner les juntes, coupent l'aide publique au développement avec rage et s'étonnent avec une naïveté feinte que l'AES ne verse pas une seule larme, pas un sanglot.

Pendant ce temps, l'Alliance des États du Sahel - formalisée par sa Confédération le 6 juillet 2024 - avance ses pions avec méthode, sans bruit mais avec constance : sa propre banque d'investissement, sa force militaire conjointe de 5000 hommes opérationnelle, ses médias et ses aspirations populaires affranchies de toute tutelle, de tout paternalisme.

Le contraste entre les deux rives est saisissant et cruel, presque cinématographique. En France, on distribue des gaz lacrymogènes et des tirs de LBD à des étudiants et des salariés qui luttent pour survivre face à l'austérité budgétaire, pour une blouse, pour un salaire. Au Sahel, on bâtit une souveraineté nouvelle, brique par brique, loin des diktats de Paris, sous le soleil. La France doit urgemment intégrer une réalité têtue, implacable : le Mali, le Burkina Faso et le Niger ne reviendront pas en arrière. Certainement pas avec ce ton condescendant, ce mépris persistant et cette nostalgie coloniale mal déguisée en universalisme humaniste qui ne dupe plus personne.

Macron le sait pertinemment. Son regard esquissé lors de sa dernière sortie médiatique trahissait l'épuisement d'un homme qui a absolument tout essayé - la fermeté autoritaire, la séduction jupitérienne, la menace stérile et les promesses creuses -, pour ne récolter que du vide, un immense vide. Le Sahel lui a glissé entre les doigts comme du sable fin du désert, le sable de Kidal et de Gao.

Alors que faire ? Peut-être tout simplement commencer par balayer devant sa propre porte, avec humilité. S'occuper enfin de son octobre rouge, écouter les Français qui s'asphyxient dans les classes et les champs, réinjecter des milliards pour réparer les écoles en ruine, rouvrir les hôpitaux de proximité fermés, et cesser de vouloir régenter l'AES depuis un bureau parisien.


Le crépuscule d'une époque s'achève dans les fumées des gaz lacrymogènes parisiens, âcres et grises, tandis que l'horizon sahélien se dégage au soleil d'une souveraineté retrouvée, éclatante et droite.

Comme dit ce jeune en résumant parfaitement l'esprit de notre époque avec une lucidité désarmante qui glace les certitudes : "Mon oncle à Bakaribougou a 109 ans. Il a vu les colons partir, puis il a vu les coopérants et les soldats revenir sous d'autres uniformes. Maintenant, il voit enfin mon pays debout, droit. Vous, en France, vous parlez de rupture ; nous, on parle de renaissance. Voilà tout". Tout est dit : laisser le Mali enterrer ses dignitaires et célébrer sa jeunesse, et permettre au vieux sage de Bakaribougou de finir ses jours en paix, nourri de son tô et de ses prières pour la paix du pays, sans qu'aucun émissaire occidental ne vienne lui dicter ce que doit être la démocratie.

KML
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