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Chroniques du Sahel : De l’Europe à l’Afrique de l’Ouest, sale temps pour les étrangers
Publié le lundi 19 octobre 2026  |  Le challenger
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De l’Allemagne au Sénégal, l’identitarisme national joue sur le fantasme de «submersion migratoire», relève Bokar Sangaré, doctorant en sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles. A l’en croire, il urge de se lever pour refuser de cultiver les différences et aspirer à un nouvel universalisme

L’événement n’a pas fini de faire bouillonner les chaudières éditoriales en Europe, voire au-delà : en Allemagne, le parti d’extrême droite allemand AfD a réalisé une percée inédite dans les élections régionales, en infligeant une déculottée au parti Union chrétienne-démocrate du chancelier Merz. L’extrême droite est (ou accède) au pouvoir dans certains pays occidentaux, avec un discours programmatique centré entre autres sur l’immigration, la sécurité.


Au Sénégal, en Afrique de l’Ouest, le petit parti les Nationalistes et son dirigeant Tahirou Sarr articulent une rhétorique nationaliste décomplexée qui semble faire recette : un siège désormais à l’Assemblée nationale. Et cela, paradoxalement, sous le «soleil» du panafricanisme de gauche du parti majoritaire Pastef avec lequel il a cheminé – pour reprendre la métaphore filée par Ahmadou Kourouma dans les Soleil des indépendances.

Ailleurs sur le continent, au Kenya ou en Afrique du Sud, c’est également un sale temps pour les étrangers, accusés de «submersion migratoire» – même quand les chiffres disent le contraire – et qui sont souvent la cible de violences xénophobes sur fond d’énonciation d’une téléologie nationaliste qui trouve son apex dans les périodes électorales.

Le point commun entre ces contextes est, sans doute, le répertoire d’identitarisme national qui prend diverses formes, dont le «fantasme migratoire» qui vise, dans le cas du Sénégal par exemple, les Guinéens, les Libanais, les Nigériens. Sans surprise, ils font office de boucs émissaires auxquels est imputée la responsabilité du malheur des jeunes. L’une des explications de la force d’attraction de ces mouvements xénophobes réside aussi dans l’absence de solution face à la crainte du déclassement qu’éprouvent de nombreux citoyen(ne)s. Ce qui en dit long sur la déroute des partis et élites politiques au pouvoir.

«Comment exiger des Africains qu’ils ne cèdent pas à l’appel du grand large alors que les jeunes Européens, les Français notamment, s’expatrient de plus en plus dans le monde entier à la recherche de nouvelles expériences, mais aussi d’emplois qu’ils ne trouvent pas chez nous ? questionne Jean-Loup Amselle face à cette “illusion identitaire” qui monte. La circulation générale de la jeunesse est un fait contemporain qui est lié à la globalisation économique, elle-même fruit de l’ultralibéralisme. Comment ose-t-on donner des leçons à ceux et à celles qui ne font que se comporter comme tous les jeunes de leur âge ?»




Quand on observe l’actualité à traversle monde…

Comme l’explique Amselle dans l’Afrique des fantasmes (2025) sur le cas des pays occidentaux face à la migration, la réponse a toujours consisté plutôt, pour le moment, à chercher à contenter l’extrême droite. En émettant des fantasmes qui tournent autour de l’identité et de la sécurité pour «contenir ces nouveaux “barbares”, qui volent les emplois des Européens» ou encore menaceraient la «civilisation judéo-chrétienne». Soit une reprise, sur le mode culturaliste, de la théorie du «choc des civilisations» de Samuel Huntington. Une vision qui semble aujourd’hui avoir pris le dessus quand on observe l’actualité à travers le monde, du Sénégal aux Etats-Unis en passant par la Russie, l’Italie.

Je me souviens qu’il y a un an, à Bamako, lors du lancement du livre Poutine aux Africains. Géopolitique mondiale de Yaya Gologo (ancien conseiller spécial du président malien et actuel ministre de la Refondation de l’Etat), un membre de l’ONG russe ‘’African Initiative’’ avait pris la parole pour citer le professeur Huntington : selon lui, la Russie était présente au Mali pour proposer une alternative à la domination de l’Occident qui voudrait «imposer sa civilisation».

Jamais il n’a été aussi nécessaire, à travers le monde, de se lever pour refuser de cultiver la différence et aspirer à un nouvel universalisme – en gardant à l’esprit ce «fond anthropologique commun» qu’on a. Il faut, à mon sens, davantage d’Edward Saïd et moins de Samuel Huntington : les cultures et les civilisations sont «hybrides et hétérogènes», reliées et interdépendantes. Comme l’écrit Saïd (qui appartient à un courant de pensée dont l’AfD veut interdire l’enseignement en Allemagne) à propos des nations occidentales, le socle sur lequel elles reposent est l’histoire des conquêtes, de l’immigration, des voyages et même du brassage des populations. Recherchons donc ce «rendez-vous des civilisations (1)».



(1) Le rendez-vous des civilisations, de Youssef Courbage et d’Emmanuel Todd, au Seuil (2007).

*Libération.fr Par Bokar Sangaré*



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