Au siège de la Coordination du District de l'Autorité Indépendante de Gestion des Élections, s'ouvre une séquence à première vue technique, mais in fine éminemment politique, qui cristallise l'interface décisive entre citoyens et État.
Du 19 au 28 octobre 2026, l'AIGE supervise la Révision Annuelle des Listes Électorales dans les six communes. Événement discret, loin des décrets fracassants, et pourtant fondateur. Car de la table rase à la reconstruction, fichier, charte et dialogue refondateur sont désormais liés.
Primo, situons l'architecture institutionnelle avec rigueur. Contrairement à l'idée reçue, l'AIGE ne recense pas. À contrario, son rôle, défini par l'ordonnance du 31 décembre 2024 portant modification des articles 52, 57 et 70 de la loi électorale n°2022-019 du 24 juin 2022 modifiée, est sui generis : supervision, contrôle, certification. De jure, la conduite opérationnelle incombe au Ministère de l'Administration Territoriale et de la Décentralisation, via les commissions administratives locales présidées par les sous-préfets et maires. Elles reçoivent les citoyens, instruisent les inscriptions des nouveaux majeurs, les radiations des décédés et des déchus, les transferts des déplacés. L'AIGE, elle, fournit les bordereaux sécurisés, audite les procès-verbaux, traque les inscriptions fictives, empêche les radiations abusives. C'est une dialectique vertueuse : le Ministère administre, l'AIGE garantit. L'un est le bras, l'autre est le regard. Sans cette dualité, le fichier reste partisan ; avec elle, il devient bien commun. C'est la condition sine qua non de la confiance.
Secundo, cette séquence ne se comprend que par sa genèse. Il faut remonter à 1991. Le Mali choisit le multipartisme intégral. L'intention était noble. L'effet, pervers. De facto, trois cents partis sont enregistrés, dont deux cent quatre-vingts coquilles vides, partis-mallettes, partis-clans, partis-mickeys, partis-rentes. Le multipartisme a dégénéré en multi-boutiquisme. A posteriori, le constat est implacable : transhumance, achat de consciences, déconnexion totale entre états-majors bamakois et réalités de Kidal, Kayes ou Sikasso. La Constitution du 22 juillet 2023 en tire la leçon : la démocratie ne se mesure pas au nombre de sigles.
Tertio, de cette histoire découle l'état des lieux actuel, grand reset assumé. La Transition procède par étapes. 10 avril 2024 : décret n°2024-0230 suspendant les activités politiques pour préserver l'ordre public avant le Dialogue inter-Maliens (levée en juillet). 7 mai 2025 : décret n°2025-0318 portant nouvelle suspension jusqu'à nouvel ordre. 13 mai 2025 : décret n°2025-0330 en Conseil extraordinaire dissolvant tous les partis et organisations à caractère politique, abrogeant ipso facto la loi n°05-047 du 18 août 2005 portant Charte des partis. Du jour au lendemain, le paysage partisan est rayé de jure et facto : une tabula rasa juridique sans précédent. Loin d'une péripétie, c'est un préalable : on n'assainit pas avec les instruments qui ont pollué.
Quarto, c'est dans ce vide que s'inscrivent les faits actuels les plus concrets. Mutatis mutandis, comme pour le cadastre minier de 631 titres, il faut reconstruire un cadastre civique. La RALE 2026, ouverte du 1er octobre au 31 décembre sur tout le territoire et dans les ambassades, en est l'outil. Concrètement, à Bamako, la mission AIGE du 19 au 28 octobre, impulsée par le rapporteur général Brahima Fomba, briefe les coordinations communales, vérifie la logistique, forme les superviseurs. Enjeu colossal : radier les morts qui votent encore, inscrire les jeunes qui n'ont jamais voté, intégrer les déplacés internes. Travail ex nihilo, de fourmi, seul capable de donner une légitimité future. Car en démocratie, la technique est politique : un fichier corrompu invalide a priori toute élection, un fichier propre la rend possible.
Quinto, au-delà du fichier, deux chantiers législatifs majeurs s'imposent. D'une part, la nouvelle Charte des partis. Elle ne saurait être une simple réécriture, mais une loi d'exigence républicaine : seuil de représentativité nationale, ancrage dans deux tiers des régions, transparence financière absolue, démocratie interne avec limitation des mandats, quotas jeunes et femmes effectifs. Objectif : non pas la quantité, mais la qualité. In fine, le Mali n'a pas besoin de trois cents partis, mais de quatre ou cinq grands courants structurants, lisibles et enracinés. D'autre part, la loi électorale doit parachever sa mue : biométrie intégrale interconnectée au RAVEC, publication du fichier bureau par bureau et traçabilité absolue du résultat.
Sexto et ultimo, demeure la question la plus épineuse : les conditions d'un dialogue fécond et responsable. Un dialogue n'est pas une amnistie. Il ne s'agit pas de ressusciter les acteurs déchus sous de nouveaux sigles, mais de faire émerger ex novo des personnalités neuves : maires gestionnaires, entrepreneurs du contenu local, universitaires, acteurs associatifs, femmes rurales et diaspora investisseuse. Des profils dont le patriotisme est chevillé au corps et l'attachement aux droits humains consubstantiel. Trois garde-fous s'imposent : probité (attestée par la déclaration de patrimoine et un casier vierge), loyauté (refus de servir des agendas extérieurs) et foi démocratique (respect du verdict des urnes et du pluralisme). C'est à ce prix que le dialogue échappera au simple théâtre.
Et c'est ici que la parole présidentielle vient sceller le sens de cette séquence. Dans son discours du Nouvel An 2026 à la Nation, le Président de la Transition, le Général d'Armée Assimi Goïta, a rappelé l'origine de ce processus : lors des Assises nationales de la Refondation, le peuple malien avait exprimé sa vive préoccupation face aux dérives et dysfonctionnements du paysage politique, facteurs de mauvaise gouvernance. Évoquant les consultations d'avril 2025 avec les forces vives, qui ont recommandé la dissolution et l'audit des partis, le Chef de l'État a annoncé que l'année 2026 serait marquée par l'ouverture de concertations autour de l'avant-projet de loi sur les conditions de formation et d'exercice des partis politiques, conformément à la nouvelle Constitution.
Cette feuille de route, a-t-il insisté, vise à faire du Mali une Nation souveraine, unie, juste, sécurisée et prospère à l'horizon 2063, dans le cadre de la Vision Mali Kura Ñetaasira Ka Ben San 2063. Le processus électoral n'est donc pas une simple formalité technique : il est le cœur du contrat social refondé. Il doit permettre la restauration de la confiance entre gouvernants et gouvernés, le retour effectif de l'État et des services sociaux de base, ainsi que la consolidation de la cohésion nationale, partagée au-delà des fractures politiques et régionales.
In fine, le décret de dissolution n°2025-0330 a fermé un cycle de trente-quatre ans. La mission de l'AIGE du 19 au 28 octobre à Bamako, en tandem intelligent avec le Ministère de tutelle, ouvre le suivant. Entre la table rase et la refondation, il y a un interstice où se noue le lien civique entre citoyens du Mali kura et État refondé du Mali de la 4ème République, souveraine et indépendante. Toutes choses restant égales par ailleurs, l'histoire jugera si nous avons réussi la Transition et rempli notre mission notamment à travers l'engagement, le don de soi et la détermination de nos Fama. En tout cas les Maliens auront réussi à remplacer les sigles et enseignes d'organisations politiques obsolètes par un nouveau contrat social plus humain et démocratique. Par la nouvelle Charte attendue. Wait and see!